[Tendance] L'interview du mois – Daniel Kaplan: "Une chance collective de produire une croissance vraiment soutenable et partagée"

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Le 18 / 06 / 12 | Posté par Romain Levesque
[Tendance] L'interview du mois – Daniel Kaplan: "Une chance collective de produire une croissance vraiment soutenable et partagée"

Le Blog "Faisons du numérique une chance" a rencontré Daniel Kaplan, le délégué général de la FING, la Fondation pour l'Internet Nouvelle Génération. Il évoque avec nous son rapport au numérique solidaire.

La première fois que le numérique a été utile pour toi ?

Quelle question... On se souvient mal de "premières fois" bien plus importantes, alors celle-là... Je vais choisir deux moments d'une manière arbitraire. Le premier, préhistorique, est celui où j'ai trouvé un numéro de téléphone sur Minitel (à moins que ce ne soit quand j'ai réservé mon premier billet de train). Le second doit dater de 1995. Je préparais pour l'Acsel l'un des premiers livres sur le sujet, pompeusement intitulé "Internet, les enjeux pour la France" et à cette époque, comme beaucoup de monde, j'avais tout simplement besoin de comprendre comment fonctionnait l'étrange économie de cet étrange réseau. Alors j'ai connecté mon navigateur Mosaïc à l'internet, via mon abonnement Calvacom et mon modem (14,4 Kbits/seconde ?), j'ai cherché et j'ai trouvé la page "The Information Economy" de l'économiste Hal Varian. De lien en lien en lien en lien, j'y ai trouvé tout ce dont j'avais besoin, tout en découvrant par la pratique l'incroyable transformation que représentait la navigation sur le web. Cette page existe encore, mais elle n'est plus mise à jour depuis 10 ans...

Le numérique est-il une chance ? 

C'est d'abord un fait, massif, et la source d'une profonde transformation de la production, de l'administration des choses comme des organisations, du lien entre les hommes et de leur mobilité, de l'espace et du temps, du commerce, des manières de connaître, de créer ou d'imaginer... En économie, par exemple, on a sans doute raison d'y voir la source d'une nouvelle "révolution industrielle".

Pour des millions de personnes dans le monde, le numérique constitue vraiment une chance : celle d'élargir leur accès à l'information, aux autres, à des moyens d'expression et de travail. Le numérique distribue du lien, de l'information, et donc du pouvoir. Pour ceux qui savent et peuvent agir sur cette base, il représente une chance formidable... Mais pas forcément pour les autres. Un exemple : la numérisation des titres d'occupation foncière au Bangladesh semble avoir permis à quelques investisseurs de repérer les familles pauvres qui occupaient (parfois depuis des décennies) des terres sans disposer d'un titre bien solide, pour les en évincer. D'où l'enjeu collectif de distribuer très largement l'accès (aux outils comme aux données), la compétence (pratique, mais aussi critique), et de prévenir toute tentative de contrôle, de capture ou de renfermement de l'internet.

Et au plan collectif ? Le numérique nous aide-t-il à résoudre certains des grands problèmes de nos sociétés, de notre planète ? Nous connaissons tous des belles histoires qui en montrent les apports positifs. Mais là non plus, ça ne va pas sans volonté. Par exemple, après avoir nourri beaucoup d'illusions, on constate aujourd'hui que le numérique ne produit pas magiquement des effets bénéfiques sur l'environnement. Passons même sur son propre usage de matières rares et d'énergie, sur les déchets informatiques. On constate aujourd'hui que les pratiques numériques accompagnent l'accroissement de nos mobilités, alors qu'on supposait qu'elles s'y substitueraient. On mobilise aussi de plus en plus d'information et d'intelligence (numériques) pour optimiser nos systèmes et nos circuits, de production ou de distribution, et ce faisant on retarde le moment, inéluctable, où il faudra les transformer. Le numérique peut représenter une chance collective de produire une croissance vraiment soutenable et partagée - il est la seule alternative crédible à la vraie décroissance, subie, catastrophique, profondément inégale. Mais pour cela, il faudra mobiliser le numérique au service de modalités de production, distribution, consommation, gestion, profondément alternatives, radicalement différentes de celles que nous connaissons aujourd'hui.

Quelles tendances numériques solidaires t’ont marqué dernièrement ?

Je suis frappé par la puissance du mouvement de cartographie collaborative. C'est compliqué de produire une carte et pourtant, on les voit se nourrir, se densifier, parfois très rapidement lorsqu'il y a un enjeu comme ce fut le cas lors du tremblement de terre à Haïti. Nous suivons aussi de près la "consommation collaborative", ces situations dans lesquelles des individus s'échangent, partagent, se louent des choses (ou des services, ou du temps, ou de l'espace), ou encore se regroupent pour acquérir, utiliser, exploiter quelque chose : ça va du covoiturage au partage d'outils, de l'échange de savoirs et de savoir-faire à la mise à disposition de son sofa pour des visiteurs d'un soir, du recyclage à la préparation de repas... J'y vois un phénomène important, quoique encore assez "bobo", alors que leur marché principal est celui qui auront besoin de partager pour retrouver du pouvoir d'achat (ou plutôt du pouvoir d'agir).

Et selon toi, quelles sont les prochaines innovations qui révolutionneront notre approche du numérique ?

Je crois qu'il s'agira d'abord, comme c'est déjà le cas depuis quelques années, d'innovations à l'intersection du numérique et de "l'analogique" - du physique, du biologique, du social. Je pense aux interfaces et aux connexions directes avec notre corps et nos mouvements, au "tissage" de fonctions numériques dans les objets et les espaces. Je pense également au développement et à la "démocratisation" très rapides de moyens et de méthodes issus du numérique pour concevoir, prototyper et fabriquer des choses (Fab Labs par exemple), des machines, des lieux, voire du vivant ("Do It Yourself Bio").

Pour conclure, quelle idée neuve et actionnable nous permettra d’anticiper les transformations du numérique solidaire ?

Pour moi, l'idée clé (pas si neuve, mais que le numérique rend bien plus "actionnable") est celle d'empowerment, de mise en capacité. L'usage du numérique de manière ou à des fins solidaires ne peut pas seulement descendre d'institutions ou d'associations bienveillantes. Les outils numériques, les réseaux tels que l'internet, facilitent la distribution de l'information et des capacités de concevoir, communiquer, se coordonner et agir, donc du pouvoir. Et c'est vital : les grands systèmes, les grandes institutions, demeurent nécessaires mais leur capacité d'action rencontre des limites de plus en plus dures dans notre monde complexe. Il faut multiplier les configurations - locales ou communautaires, individuelles ou collectives, entrepreneuriales ou non - dans lesquelles les gens peuvent traiter leurs problèmes, entreprendre des projets, faire des choses ensemble. Encore un exemple, parmi bien d'autres auxquels on pourrait penser : notre projet MesInfos vise à expérimenter le retour aux individus des données personnelles dont les entreprises (et les administrations) disposent sur eux. Pas simplement à des fins de contrôle, mais pour qu'ils puissent en faire leur propre usage : mieux se connaître soi-même, réfléchir à sa consommation ou à son parcours de formation, calculer son empreinte carbone, comparer des offres et des tarifs, se regrouper pour obtenir quelque chose d'une organisation...

En savoir plus sur Daniel :

Daniel Kaplan est le cofondateur et le délégué général de la Fondation pour l’Internet Nouvelle Génération (FING), un projet collectif et ouvert qui se consacre à repérer, stimuler et valoriser l’innovation dans les services et les usages du numérique et des réseaux.

Depuis les années 1990, il est profondément impliqué dans le développement de l’internet en France et dans le monde. Au niveau mondial, il a été responsable des adhérents de l’Internet Society et ai contribué à la création de l’Icann. En Europe, il a fait partie de la Chambre d’experts du programme e-Europe. En France, il a pris part pendant 6 ans au Conseil stratégique des technologies de l’information (CSTI), rattaché au premier ministre.

Il a de plus écrit ou dirigé près de 20 ouvrages et rapports publics sur le thème de l’internet, de la mobilité, des technologies "omniprésentes", de l’e-éducation, du commerce et des médias électroniques, de l’e-inclusion, des villes de demain, du développement durable...

Crédit photo : Daniel Kaplan lors des Entretiens du Nouveau Monde industriel, par Samuel Huron.