[PLAYERS] La Chronique de Youphil - Ordinateurs et tablettes en classe, l’expérimentation avance dans les pays du Sud

Le 07 / 12 / 12 | Posté par Romain Levesque
[PLAYERS] La Chronique de Youphil - Ordinateurs et tablettes en classe, l’expérimentation avance dans les pays du Sud

Depuis plus de 25 ans dans les pays occidentaux et depuis le début des années 2000 dans les pays en développement, plusieurs organisations expérimentent l'impact des nouvelles technologies dans l'éducation. Des universités ouvertes aux programmes nationaux pour l’accès à une culture numérique, le monde de l’enseignement est en effervescence, car cela remet en cause fondamentalement la place de l’enseignant face à des élèves et étudiants qui participent à forger l’expérience éducative.

 

Dans la mouvance de l’accès au numérique, l’une des initiatives les plus emblématiques est One Laptop per Child (OLPC), ONG qui a équipé plus de 2,5 millions d'enfants scolarisés d'ordinateurs portables, dans 42 pays en développement. Une démarche qui continue à susciter la polémique : alors que ces enfants manquent souvent de tout, à commencer par la nourriture ou les soins, dépenser de l'argent pour leur offrir des ordinateurs est-il vraiment prioritaire ? Pour Nicholas Negroponte, fondateur de l'ONG, la réponse est oui, cela favorise l'apprentissage, l’autonomie et l'insertion dans la vie professionnelle, permettant ainsi à ces enfants de s'extraire de la pauvreté.

 

Ce postulat, partagé par d'autres organisations, a donné lieu à plusieurs projets similaires. L'initiative « Hole in the wall » a par exemple installé, dans les murs de bidonvilles indiens, des ordinateurs connectés à internet. Plus récemment, l'ONG WorldReader, fondée par David Risher, un ancien d’Amazon, a équipé plus de 1000 enfants de Kindles au Ghana, Kenya et en Ouganda, ces liseuses leur donnant potentiellement accès à plus de 200 000 livres.  

 

Toutes ces expérimentations sont scrutées avec attention par les professionnels de l’éducation et du développement. Plusieurs études se sont penchées sur la question, et si les ordinateurs à l’école ont été décevants dans les pays développés, dans les pays les plus pauvres les résultats sont relativement probants d’après le JPAL d’Esther Duflo, à condition que les expériences soient bien ciblées. Principalement parce que l’enfant avec son ordinateur personnel compense le manque de compétence éventuel de l’enseignant ou les classes surchargées, mais aussi parce que cela peut amener un début d’alphabétisation dans les familles.

 

OLPC affirme que la présence de ses ordinateurs dans les classes a fortement enthousiasmé les enfants, au point de faire chuter drastiquement l'absentéisme, passant de 35% à presque zéro dans certaines zones. Pour Nicholas Negroponte, interrogé par SFR Player, les ordinateurs ou tablettes portables ont une autre fonction cruciale : « Sur 1,5 milliard d’enfants, 100 millions ne vont pas au CP. L’école primaire est différente du collège, du lycée ou de l’université : ce n’est pas ce qu’on apprend qui compte. Il faut que la connaissance devienne une passion – apprendre à aimer apprendre. ».

 

Mêmes constats pour l'expérimentation de Worldreader au Ghana, qui a équipé des écoliers avec des liseuses Kindle. Les enfants ont eu accès, pour la première fois, à un grand nombre de livres, éventuellement d’auteurs africains, ou dictionnaires. Selon une étude, cela a augmenté leur pratique de la lecture, à l'école et à la maison, tout en en faisant profiter la famille et les amis.

 

Mais un autre rapport vient tempérer ces résultats prometteurs. Mené par l'Inter-American Developement Bank en collaboration avec 319 écoles péruviennes*, il a comparé les capacités des élèves équipés d'un ordinateur par OLPC, avec la méthode des essais aléatoires observant les enfants « traités » - équipés - et les autres « non-traités ». Et le constat est mitigé : la présence d'ordinateurs ne changerait rien dans les résultats en maths et en langues, ni même dans leur pratique de la lecture ou encore leur assiduité, contrairement à ce qu'affirme l'ONG. En revanche, l'étude montre que les élèves équipés disposent de meilleures facultés cognitives que les autres.

 

La question centrale reste le coût de ces programmes, déployés à grande échelle. Et ceci en comparaison d’actions alternatives telles que la création de bibliothèques, la formation et les dispositifs de motivation des enseignants, les incitations financières pour les familles ou les traitements médicaux afin de faire chuter l’absentéisme. Faut-il investir autant (presque 200 dollars par ordinateur OLPC) pour des résultats en apparence peu concluants ? D'autres voix se sont aussi élevées pour critiquer la démarche de OLPC, qui se contenterait de livrer des ordinateurs et de repartir, sans former suffisamment les enseignants à leur utilisation et leur maintenance. Malheureusement, les approches centrées sur la montée en compétence de l’enseignant, souffriraient souvent du manque d’ambition et de moyens de la part des Etats. Mais elles sont aussi remises en cause par certains.

 

Notamment par Nicholas Negroponte. « J’ai tellement entendu ce refrain que j’ai fini par me dire : ''Et pourquoi pas ?'' », raconte-t-il en lançant en janvier 2012 un nouveau projet audacieux, sans recours à une école ou un enseignant. « Nous avons choisi des villages éthiopiens où personne ne sait lire ni écrire dans un rayon de 300 kilomètres. Nous leur avons donné trente de nos nouvelles tablettes XO OTPC. Dans ces tablettes sont installés des milliers de livres pour enfants en anglais qui se lisent d’eux-mêmes, des dessins animés sous-titrés et des jeux pour apprendre la phonétique ». Résultat : « Au bout de cinq jours, ils utilisaient 47 applications par enfant et par jour. Au bout de deux semaines, ils chantaient des chansons sur l'alphabet dans le village, et au bout de cinq mois, ils avaient ''bidouillé'' Android. L'un d'entre eux a même écrit un mot, ''lion'', dans l'application de dessin ». Ces enfants, qui ne seront probablement jamais scolarisés, seront-ils capables, à moyen-terme, d'apprendre tout seuls à lire et à écrire ? Seul le temps le dira.

 

Et c'est peut-être là que réside le principal enjeu de ces outils et de ces « laboratoires » grandeur nature : ils sont un moyen de repenser, et éventuellement bouleverser, la manière d'appréhender l'éducation, l'apprentissage et la pédagogie en général, pour tous les enfants de la planète.

 

* 900 000 ordinateurs achetés à OPLC par l’Etat péruvien

 

En savoir plus sur Angela :

 Co-fondatrice de Youphil, Angela de Santiago conseillait auparavant les grandes entreprises dans leur politique de Mécénat. Associée à Jean-Marie Colombani, elle a créé ce  média en ligne afin de décrypter l’actualité du monde de l’engagement sous toutes ses facettes, qu’il soit associatif, humanitaire, philanthropique entrepreneurial ou politique.