[Tendance] L'interview du mois - Florence Devouard : " Le numérique permet à chaque être humain d'accéder à la connaissance"

Le 16 / 11 / 12 | Posté par Romain Levesque
[Tendance] L'interview du mois - Florence Devouard : " Le numérique permet à chaque être humain d'accéder à la connaissance"

A l'occasion de la soirée inaugurale de la Social Good Week, le Blog "Faisons du Numérique une chance a rencontré Florence Devouard, Présidente honoraire de la Wikimedia Foundation. Le bon moment pour lui poser quelques questions sur le numérique solidaire et les opportunités que nous offrirons le numérique dans les prochaines années. 


La première fois que le numérique a été utile pour vous ? Qu'est-ce que cela a changé pour vous ? 

La première fois que le numérique a été utile pour moi a coïncidé avec ma découverte d'Internet, en 92-93. Je venais de finir mes études. Premier job dans un laboratoire de recherche nancéen. Celui qui est devenu mon mari venait de commencer une thèse dans un laboratoire de Marseille. Nous communiquions tous les soirs via une cabine téléphonique, à l'aide de cartes prépayées. Il fallait parfois faire la queue, il faisait froid et ça coutait cher ! C'est alors qu'un jeune chercheur nancéen a proposé que notre labo soit connecté. Sitôt dit, sitôt fait, il a tiré les cables jusqu'au 3eme étage et deux ordinateurs ont été relié au fameux Réseau. Pour être franche, dans les premiers temps, personne ne s'en servait. Les ordinateurs étaient libres la majeure partie du temps. Dès qu'il a su que mon labo était connecté, mon compagnon m'a fait découvrir le « chat » (communication instantanée). Deux fois par jour, nous nous appelions au téléphone (toujours via la cabine téléphonique du rez de chaussée avec la carte prépayée) pour échanger les adresses IP qui étaient attribuées ce jour là à nos ordinateurs et hop ! Je remontais en courant au 3eme étage pour chatter pendant une dizaine de minutes. C'était magique !

Je n'ai cependant commencé à utiliser très régulièrement Internet qu'après notre installation aux Etats-Unis en 1995... les abonnements téléphoniques étaient à durée illimitée (contrairement à la France) et Radio France Internationale est devenue notre cordon ombilical avec la mère patrie.

 

Le numérique est-il une chance ? Y a-t-il pour vous un domaine particulier où il peut une véritable source de progrès pour le plus grand nombre ?

Le numérique est une chance mais aussi un défi. Une opportunité formidable qui permet à chaque être humain sur cette planète d’accéder à la connaissance. Une connaissance factuelle, exhaustive, adaptée à notre besoin, à jour et non biaisée. Une connaissance facilitant les prises de décision dont nous avons tous besoin quotidiennement pour avancer. Une connaissance qui nous aidera à faire reculer la pauvreté, la censure, l’obscurantisme, la manipulation. C’est dans cet objectif que j’ai rejoint le projet d’encyclopédie libre Wikipedia il y a maintenant 10 ans. Vivants dans un pays largement démocratique, nous oublions vite que de nombreux citoyens ne peuvent bénéficier de libertés qui nous semblent acquises, comme celui de l’accès à l’information. En l’espace de 10 ans, j’ai vu des personnes qui n’auraient jamais ouvert un dictionnaire encyclopédique à la maison (« c’est pour les intellos ! ») se plonger dans les articles de notre encyclopédie populaire. Quel bonheur !

Le numérique est aussi un défi pour de multiples raisons.

L’un de ces défis est l’augmentation massive de la quantité d’information à disposition, résultant en une difficulté à identifier la bonne information au bon moment. Une des solutions possibles consiste à orienter l'évolution du web pour permettre aux utilisateurs de trouver, partager et combiner l'information plus facilement, via un web lisible non seulement par les humains mais aussi par les machines. Un web mieux structuré et bien étiquetté permettra d’identifier l’information recherchée, les sources d’information de confiance, d’obtenir des synthèses de commentaires ou des analyses de sentiments exprimés. C’est dans cet objectif d’implémentation du web sémantique que s’inscrit le récent partenariat entre l’association Wikimedia France, le ministère de la culture et de la communication et l’INRIA.

 

Les wikis peuvent-ils révolutionner notre approche du numérique ? En quoi ? 

En nous poussant à développer des compétences particulières que l’on pourrait appeler les « wikiskills » 

La plupart des outils et plateformes actuels, même à vocation « sociale », poussent à l’individualisme. Chacun s’approprie son petit pré carré, qu’il s’agisse d’un profil LinkedIn, d’une page Facebook, d’un compte porteur de projet sur ulule. Quelques outils, parmi lesquels les wikis, ont une approche différente, se concentrant sur le contenu plutôt que sur la personne, sur le collectif plutôt que sur l’individu.

Les wikis sont utilisés partout à travers le monde comme un outil de travail collaboratif et participatif permettant d’organiser et de développer les informations d’un groupe d’utilisateurs. Mais les wikis ne sont pas uniquement un outil. Les groupes collaboratifs, au-delà de la connaissance technique, ont besoin de règles pour régir le comportement des utilisateurs et permettre à une interaction civile et respectueuse de prendre place. L’utilisation des wikis implique des comportements sociaux très importants comme la coopération, le respect, l’esprit d’équipe, la gestion d’une communauté. Dans le cadre du projet WikiSkills, nous essayons d’analyser et d’appliquer les bénéfices de l’utilisation des wikis dans le cadre de programmes d’apprentissage continu, et donc de renforcer le comportement civique, l’intégration sociale, l’employabilité, la compréhension culturelle et l’habilité à apprendre de manière autonome. En fait, cela révolutionne beaucoup plus que l’approche du numérique en impactant le comportement de la personne en général :)

Ce qui est révolutionnaire dans l’usage des wikis est la prise de conscience brutale et sans concession du fait qu’aucun individu, aucune organisation, ne peut prétendre s’approprier le droit de parler d’un sujet au nom du collectif. Ainsi, les fiches des projets sociaux créatifs repérées sur imaginationforpeople peuvent-elles être rédigées par tous et non uniquement par le porteur de projet.

 

Quelles tendances numériques solidaires vous ont frappé dernièrement ?

L’extension de l’open source au-delà de la production de logiciels.

On parle beaucoup du phénomène open source, la plus grande révolution qui touche le numérique depuis Internet et qui depuis quelques années se répand pour toucher d'autres secteurs de l'économie, comme la culture, l'humanitaire, l'éducation, l'industrie... Le mouvement porte des valeurs de liberté, de solidarité, d'ouverture. Son efficacité démontrée dans le domaine informatique, c’est fort naturellement dans le domaine de l’économie solidaire que cette démarche open source se développe le plus.

Un exemple d'influence s'observe très clairement dans l'apparition du mouvement “open hardware” ou matériel libre. C'est un terme qui désigne toutes les choses physiques, comme des machines, dont les plans ont été rendu publics, de façon que quiconque puisse les fabriquer, les modifier, les redistribuer. Les projets de matériel libre sont multiples. Un exemple que comme ingénieur agronome j'apprécie tout particulièrement est celui de l'association Opensourceecology, qui vise à définir un “global village construction set”, c'est à dire les plans, les matériaux et les techniques de construction complets de 50 machines qu'ils jugent indispensables à une petite civilisation. 50 machines pour l'agriculture, le transport, l'industrie, l'énergie, l'habitat. 
Je suis également fan du projet de production de base de données cartographique open source OpenStreetMap.

 

Et selon vous, quelles sont les prochaines innovations qui révolutionneront notre approche du numérique ?

L’internet des objets indubitablement, associé au web sémantique.

La multiplication des objets connectés va complètement changer notre environnement. Depuis le lapin Nabaztag, de nombreuses applications sont apparues : le compteur électrique connecté, le réfrigérateur communiquant, la voiture sans chauffeur, les fameuses lunettes Google, waterpeeble pour la surveillance de la quantité d’eau consommée pendant la douche, Alertme pour le monitoring à distance du domicile (https://www.alertme.com/products/energy/how-it-works), Nest le thermostat réglable en fonction de ses besoins depuis son mobile ou encore le charmant RosettaStone qui nous permet de communiquer avec les visiteurs de notre tombeau. Certains de ces exemples sont plutôt grand public et peut-être plus spectaculaires que pratiques mais feront merveille pour propulser l’utilisateur dans le monde de l’intelligence ambiante.

Pour en revenir à notre thématique du jour.... quel rapport entre « internet des objets » et « solidarité » ? Et bien on peut espérer qu’une meilleure gestion des objets physiques, n’importe où et n’importe quand, puisse favoriser leur réutilisabilité ou leur partage solidaire et limiter le gachis actuel de ressources : partage de véhicules de transport ou de matériel de bricolage, gestion de places de parking, pilotage automobile avec une meilleure gestion du carburant, suivi de péremption de produits frais, collecte et tri des déchets ménager, gestion de l’éclairage public ou de l’arrosage des espaces verts etc. Les possibilités sont sans fin, à nous d’être créatifs !




Florence Devouard est consultante indépendante médias sociaux, spécialisée en dynamique participative, partage du savoir et biens communs dans la société de l’information.
Présidente honoraire de la Wikimedia Foundation (La Wikimedia Foundation est l’organisation hébergeur de Wikipédia).
Co-fondatrice et vice-présidente du conseil d’administration de Wikimedia France.
Co-auteure de l’ouvrage "Wikipédia : découvrir, utiliser, contribuer" et participante à plusieurs ouvrages collectifs.
Chevalier de l’Ordre du mérite 2008, proposée par Mr le Président Sarkozy, remise par Mr le Ministre Besson.
Montgolfier de la Société d’Encouragement pour l’Industrie Nationale