[Players] Télépa-TIC

Le 15 / 11 / 12 | Posté par la rédaction de SFR PLAYER
[Players] Télépa-TIC

L’écrivaine Antonia Kerr* révèle pour SFR PLAYER les potentiels émotionnels des casques télépathiques… Et surtout leurs intéressantes défaillances. Fiction.

Fiction en partenariat Avec Usbek & Rica, magazine qui explore le futur.

Lorsque le casque télépathique fut mis en vente, j’étais de ceux qui atten­daient devant le magasin bien avant l’ouverture, excitée à l’idée de bientôt posséder ce qui allait devenir, a priori, le bijou technologique du siècle. En plus de permettre d’explorer tous les plaisirs cérébraux, le casque était le moyen de communication le plus pointu jamais inventé. Qui aurait pu imaginer qu’un jour une telle révolution serait possible ? Connecté à Internet via les réseaux WiFi, le casque était en permanence relié, entre autres, aux comptes Facebook, Google, Deezer et Spotify de son utilisateur. Il suffisait de penser à un morceau pour l’écouter, à un ami pour lui parler, à un livre pour entendre sa lecture. Assemblés en file indienne devant le magasin, tels des enfants sages avant le début des cours, moi et les autres geeks attendions donc patiem­ment que la révolution commence, prêts à accueillir ce que le progrès nous avait concocté de meilleur. Mais lorsque les portes s’ouvrirent, à 9 h 30, une semi-émeute éclata aussitôt et la jolie rangée que nos corps avaient formée se transforma en un fatras d’individus électrisés par l’impatience. Certains voulant passer devant tout le monde, quelques coups de poings furent distri­bués dans la foule pour les en dissuader. Il fallut attendre encore un peu plus, le temps d’évacuer les pressés et les colé­reux, puis, lentement, la file d’attente progressa, et bientôt je pus, moi aussi, mettre les mains sur le fameux casque.

 

« POURQUOI CE QUI S’ANNONÇAIT COMME UN CONTE DE FÉES HIGH-TECH VIRA AU CAUCHEMAR ? »

 

C’était, à première vue, la chose la plus merveilleuse qu’il m’ait été donné d’essayer : avec une telle innovation, plus rien ne semblait impossible et l’aspect le plus réjouissant du casque était bien entendu la possibilité de se connecter à ses amis télépathiquement. Vous pensiez à eux et, automatique­ment, vous vous retrouviez ensemble par la pensée. En vérité, c’est presque comme si vous deveniez la personne à qui vous songiez, comme si vous preniez possession de son cerveau. Autant dire que les couples se ruèrent dessus : grâce au casque, pensaient-ils, les problèmes conjugaux étaient sur le point de devenir de l’histoire ancienne. La communication allait être facile, les rapports humains seraient fluidifiés : telles étaient les croyances lorsque le casque fut mis sur le marché. Les ménages geeks se retrouvèrent donc casqués en permanence, persuadés de l’impact positif qu’aurait la techno­logie sur leur union. Branchés l’un sur l’autre comme sur leurs stations de radio personnelles, la plupart d’entre eux s’imaginaient, comme moi, que le casque serait capable d’un véritable exploit en termes de rapprochement des planètes Mars et Vénus.

 

Alors pourquoi ce qui s’annonçait comme un conte de fées high-tech vira au cauchemar ? Peut-être parce que le casque ne pouvait, hélas, garantir la pureté des pensées de votre conjoint. Certes, on communiquait plus facile­ment, mais la connexion était souvent perturbée par des interférences parti­culières – en fait, le plus souvent, des interférences en bikini. Je préparais une liste de courses avec mon mari lorsque soudain apparut dans la cuisine la miss météo de Canal+. Évidemment, je m’insurgeai et lui demanda télé­pathiquement des explications, mais les disputes par casques interposés s’avèrent être particulièrement diffi­ciles à gérer. Il fallut donc quitter le casque pour, cette fois, s’engueuler à l’ancienne. « Je te promets, dit-il, je ne sais pas pour­quoi elle s’est retrouvée là ! Il y a dû y avoir un bug, ça ne se reproduira plus, promis ! »

 

« LA MARQUE NE POUVAIT ÊTRE TENUE RESPONSABLE EN CAS “D’INCIDENTS DE FANTASMES”. »

 

Mais quelques jours plus tard, voilà que l’une des actrices de Mad Men se matéria­lisait en petite tenue dans le fauteuil de mon salon.

« Et ça, lui dis-je, comment tu l’expliques ?

– C’est un malen­tendu, se défendit-il, je ne comprends vraiment pas ce qu’il se passe. Je crois qu’il faut qu’on envoie le casque au service après-vente. »

Bien sûr, les apparitions surprises ne s’arrêtèrent jamais, même après l’envoi du casque au SAV, qui d’ail­leurs ne trouva rien d’anormal dans son fonctionnement. En fait, plus le temps passait et plus les femmes se démultipliaient, si bien que je n’étais presque plus étonnée de me retrouver nez à nez avec Marilyn Monroe en porte-jarretelles sur ma terrasse. Nous n’étions pas les seules victimes de ce genre de tracas. En vérité, le casque était devenu si populaire que ce genre d’incident allait devenir un véritable phénomène de société. Des femmes et des hommes fraîchement séparés de leurs conjoints portaient plainte contre la firme du casque en l’accusant d’être à l’origine de leur divorce. Les procès se multipliaient, mais aucun époux blessé ne parvint à obtenir gain de cause. En effet, conformément à ses condi­tions générales de vente, la marque ne pouvait être tenues responsable en cas « d’incidents de fantasmes ». En se branchant sur sa moitié, l’utilisateur devait accepter le risque de tomber sur des choses qu’il aurait préféré ignorer de son ou sa partenaire. Il fallait donc que j’accepte la cohabitation avec les différentes créa­tures féminines qui peuplaient ma maison si je voulais sauver mon mariage.

Ce que, contre toute attente, je parvins à faire : après tout, elles n’étaient pas impolies. Elles ne parlaient jamais et n’occasion­naient pas de dégâts dans la maison. Elles allaient et venaient, parfois en peignoir, parfois en lingerie, mais c’était tout. Je finis même à trouver du charme à cette étrange compagnie qui sentait bon et nous regardait vivre avec bienveillance. Oui, mon mari et moi vivions dans une osmose inattendue. Nous étions parvenus à accepter les fantasmes de l’autre. Du moins, c’est ce que je croyais.

Car lorsque la maison commença à accueillir George Clooney de manière permanente, mon mari proposa que nous cessions d’utiliser le casque et que nous retrouvions notre vie d’avant. « Finalement, me dit-il, c’était mieux quand nous n’étions que deux. »

* Antonia Kerr est née en 1989. Son second roman, Le Désamour, sortira en janvier aux éditions Gallimard. Son premier roman, Des fleurs pour Zoé (2010, Gallimard), est disponible en collection Folio.

> Retrouvez cette fiction dans le numéro 9 du magazine SFR PLAYER "Travail connecté, mutation en cours !"