[Players] L’ère de la contribution

Le 22 / 10 / 12 | Posté par la rédaction de SFR PLAYER
[Players] L’ère de la contribution

Invité spécial de SFR PLAYER, Bernard Stiegler affirme que nous entrons dans une nouvelle ère industrielle : celle de la contribution. Il décrypte les apports de la culture de l’open source à l’économie du travail.

 Philosophe visionnaire et directeur de l’Institut de recherche et de formation (IRI) du Centre Pompidou, Bernard Stiegler axe sa réflexion sur les enjeux des mutations actuelles – sociales, politiques, économiques et psychologiques – apportées par le développement technologique et notamment par les technologies numériques.

Prophète de l’économie de contribution, Stiegler examine la société du savoir, les technologies cognitives et, plus récemment, les nouvelles formes de travail permises par l’économie numérique. À travers Ars Industrialis, « association internationale pour une politique industrielle des technologies de l’esprit », qu’il a cofondée, il travaille à imaginer les bases d’un système plus viable sans pour autant abandonner le capitalisme. Une économie de la contribution, favorisant l’émergence d’externalités positives et dont la meilleure illustration est le développement de l’open source et la « transformation comportementale » dont il est le fruit. La technologie numérique permet ainsi l’émergence d’une économie où consommateurs et producteurs peuvent être remplacés par des contributeurs. Ce fonctionnement en rupture avec l’économie de marché classique, ce partage, est analysé comme pouvant être porteur de processus de sublimation.

Bernard Stiegler est également l’auteur de nombreux ouvrages dont le dernier, États de choc : Bêtise et savoir au XXIe siècle, a été publié cette année aux éditions Mille et une nuits.

Entretien

Vous avez affirmé que l’open source modifie les comportements au travail. De quelle manière ?

Je pars de mon expérience pratique et professionnelle. Je suis professeur de philosophie mais j’ai toujours eu des activités de développement de structures (INA, IRCAM, IRI). Les gens qui travaillaient dans ces structures étaient de fervents adeptes du logiciel libre. J’ai donc découvert cette économie-là et j’ai observé des phénomènes assez frappants. Notamment le fait que ceux qui travaillaient chez moi étaient souvent moins payés que s’ils avaient accepté les offres que leur faisaient de grandes entreprises, sur du logiciel propriétaire. Mais ils ne voulaient pas partir parce qu’ils étaient davantage motivés par leur travail que par leur salaire. Pour moi, ça a été extrêmement frappant. Parce qu’aujourd’hui, quand on dirige une entreprise, l’un des plus gros problèmes c’est la motivation des gens… Y compris des grands patrons, dont un certain nombre marchent à la cocaïne, au whisky ou aux antidépresseurs. J’ai découvert des gens ultramotivés par leur boulot. Mon problème ce n’était pas de les faire bosser, mais de les faire partir !

Dès lors, quels nouveaux modes de relation entre travailleur et employeur le numérique autorise-t-il ?

Nous vivons l’entrée dans un nouveau mode de travail : l’ère du travail contributif, où le contributeur n’est ni simplement un producteur, ni simplement un consommateur. Y compris dans le monde industriel, qui évolue. Pour le dire autrement, de manière plus claire et directe, nous sortons du consumérisme. Je pense que le consumérisme a vécu. C’est un modèle économique qui est devenu toxique – bien qu’il ne l’ait pas toujours été – pour les esprits et pour l’environnement.

Le consumérisme est basé sur des producteurs prolétarisés, qui travaillent sans savoir ce qu’ils font parce que ce qu’ils développent n’est pas un savoir mais une adaptation à un poste de travail. Ils sont de plus en plus soumis à des systèmes automatiques, partout, même les médecins. Quant aux consommateurs, eux-mêmes perdent l’initiative, ils doivent s’adapter à l’offre. Ils ne peuvent plus développer des cultures ou des pratiques sociales, ils sont complètement passifs. Et ça, les gens n’en veulent plus, surtout les jeunes. En même temps, on est dans une société hyperconsumériste… Mais ce que j’appelle un modèle contributif, c’est un modèle qui dépasse cette situation. On emploie le mot « contributif » à toutes les sauces. Par exemple, Marie-Anne Dujarier a fait un livre, Le Travail du consommateur, pour définir le fait que par exemple, à la SNCF, c’est le client qui fait désormais le travail que faisait le guichetier auparavant. C’est une autre vision. D’autres, par ailleurs, appellent « contribution » le human computing : faire travailler les gens sur des microtâches en les sous-payant, dans des conditions de crétinisation. Pire : le marketing contributif est une sorte d’hyperconsumérisme. Ce n’est pas un autre modèle, c’est l’utilisation de la traçabilité, de l’interactivité ou des réseaux sociaux à des fins de profiling. Ça, ce n’est pas ce que j’appelle le modèle contributif.

Certaines formes de contribution sont-elles ou peuvent-elles devenir une activité rentable, décemment rémunérée ?

J’en suis tout à fait convaincu, mais il faut distinguer deux types de rentabilité. Il y a des rentabilités monétarisées et d’autres qui ne le sont pas. Le logiciel libre est non seulement une économie rentable, mais majoritaire aujourd’hui, donc c’est l’avenir de l’informatique. Mais il y a plein de modèles différents, en fonction des secteurs. Sont en train d’émerger des modèles dits « fab labs », qui constituent des économies « glocales », dont je crois qu’elles sont d’avenir. Par exemple, cela commence à se développer un peu en Afrique de l’Ouest, ou encore aux États-Unis, dans l’agriculture.

On qualifie souvent de contributifs les modèles coopératifs ou mutualistes. Ça ne veut pas dire que vous devenez un financier contributif, ça veut dire que quand vous êtes mutualiste, vous conservez une certaine responsabilité, une connaissance du fonctionnement et vous n’êtes pas un simple consommateur. Certaines entreprises n’ont pas été prises dans la crise de 2008 parce qu’elles fonctionnaient sur ce modèle mutualiste, et que leurs statuts et leurs sociétaires les empêchaient d’aller spéculer sur les marchés. C’est très important. Dans le domaine de l’énergie, de la même manière, on voit se développer des réseaux contributifs locaux, par exemple dans le nord de la Bretagne, qui reposent sur des smart grids ou une intelligence collective de la consommation et de la production. La production redevient beaucoup plus locale et se déploie. C’est le développement d’une économie de réseau, décentralisée, où l’on fonctionne beaucoup moins avec des systèmes centraux, parce que lorsqu’on transmet l’électricité d’une centrale nucléaire à 200 ou 300 kilomètres de là, les câbles consomment une partie de cette électricité. Ce n’est pas très rentable.

Faudra-t-il, dans un avenir proche, donner un statut légal à ce nouveau type de travail pour encadrer cette nouvelle économie ?

Oui, ça me semble extrêmement important. Un statut avec des clauses particulières selon les secteurs. Le défaut de certains penseurs de la contribution, c’est qu’on ne peut pas raisonner de la même manière, à partir de grandes généralités, selon qu’on est dans l’énergie, dans la finance ou dans l’agriculture. Je serais partant pour organiser de grandes assises nationales, et européennes d’ailleurs, de la contribution. La France est un leader international sur ce sujet, mais si on ne fait rien ici, c’est vraiment dommage. Ce sont surtout les États-Unis qui sont en train d’installer une nouvelle économie. Nous, on regarde passer le train, alors que beaucoup d’idées viennent d’ici.

De nouvelles inégalités ne vont-elles pas voir le jour, entre des « experts » et des travailleurs interchangeables, aux compétences plus basiques, dans l’économie de la contribution ?

Je ne vois pas ça comme ça. D’abord le règne des experts est en déclin. L’image de l’expertise, autrement dit le consulting, est plutôt médiocre suite à plusieurs catastrophes. Et puis le contributeur de demain n’est pas un petit bricoleur du dimanche, c’est un amateur, au vieux sens du terme. On le traduit en anglais par connoisseur. C’est quelqu’un qui est d’abord motivé par des centres d’intérêt plutôt que par des raisons économiques, mais qui peut développer une expertise parfois plus grande que ceux qui sont motivés par des raisons économiques.

> Retrouvez cet entretien dans le numéro 9 du magazine SFR PLAYER Travail connecté, mutation en cours !