[Tendance] Le Phénomène des Universités en ligne : Décryptage avec François Taddéi

Le 18 / 10 / 12 | Posté par Romain Levesque
[Tendance] Le Phénomène des Universités en ligne : Décryptage avec François Taddéi

Après Udacity et Coursera, créées par des professeurs de Stanford, c'est au tour du MIT et de Harvard de lancer leur propre plateforme d'enseignement en ligne. Cette nouvelle université numérique, nommée EDX, confirme l'intérêt grandissant des institutions, enseignants et étudiants dans les nouvelles technologies, qui pourraient bien modifier en profondeur notre rapport au savoir et à l'apprentissage. A la veille de sa participation à la conférence « Innover pour apprendre, apprendre pour innover » organisée par la Cité de la réussite et en prolongement de notre interview de Laurent Bigorgne sur le numérique à l’école, décryptage de ces nouvelles formes d’enseignement à l’Université avec François Taddéi, directeur de l'Institut Innovant de Formation pour la Recherche.

 

Que signifie l'arrivée de Harvard et du MIT dans l'univers du savoir en ligne ?
Ces deux universités étaient déjà en partie présentes sur ce terrain. La vraie nouveauté est qu'elles proposent désormais une certification aux personnes suivant leurs cursus en ligne. Elles ont aussi montré qu'elles étaient capables, malgré leurs rivalités, de s'unir pour répliquer aux initiatives de la côte ouest. Le MIT et Harvard ont pris conscience qu'elles risquaient de prendre du retard sur Coursera et Udacity et ont décidé d'agir ensemble. Il fallait faire vite : après quelques mois seulement, Coursera compte déjà plus d'un millions d'inscrits, ce qui est remarquable.

 

L'avenir de l'enseignement supérieur se trouve-t-il dans ce genre d'initiatives ?

Il sera évidemment profondément modifié par ces nouvelles plateformes. D'abord parce qu'elles permettent de rendre accessible le savoir à tous, notamment dans les pays en développement. Ensuite parce qu'elles offrent un certain nombre d'avantages par rapport au modèle classique : elles permettent d'offrir le meilleur aux étudiants, de valoriser l'image des universités et de toucher un nouveau public. De plus, les universités en ligne peuvent y gagner de l'argent, même si leurs cours sont accessibles gratuitement. Leur modèle économique repose sur deux idées : la certification des cursus, payante, et la possibilité de revendre le profil des meilleurs étudiants à des chasseurs de têtes.

 

Quelles sont les limites de ces nouveaux modèles ?

Une université n'est pas seulement un lieu de partage du savoir. La vie sur le campus et le contact avec les autres est très important, et fait souvent office d'étape initiatique. En ligne, les étudiants risquent de perdre cet aspect. C'est pourquoi les universités doivent se demander ce qu'elles peuvent apporter de plus et comment se réinventer. A commencer par le rôle des enseignants.  « Enseigner, ce n'est pas remplir un vase, c'est allumer un feu », disait Montaigne. Sur le web, il y a des océans de savoir. Mais pas de feu. Or, c'est quand on a le feu que l'on plonge dans l'océan d'internet à la recherche du savoir. Comment faire en sorte que les enseignants conservent ce rôle ? Grâce aux universités en ligne, les professeurs pourraient libérer du temps, qu'ils ne passeraient plus à donner des cours ou à corriger des copies. Ils pourraient peut-être en profiter pour passer plus de temps avec leurs étudiants, à répondre à leurs questions et à les impliquer dans le processus de recherche.

 

La plupart des cours proposés en ligne sont en anglais, n'est-ce pas un obstacle ?

C'est un des principaux dangers des modèles actuels. Il faut savoir parler anglais pour comprendre les cours, essentiellement issus d'institutions anglo-saxonnes. Il est possible que les cours soient bientôt traduits dans d'autres langues, mais ce n'est pas sans poser de problèmes. Un contenu traduit est moins adapté à son public. Qui plus est, les étudiants qui ne maîtrisent pas parfaitement l'anglais sont pénalisés lors de l'évaluation de leurs copies. La solution : que les autres pays s'y mettent.

 

Justement, qu'en est-il de la France ?

A l'heure qu'il est, il n'y a pas grand chose... Historiquement, nous sommes très fiers de notre système et nous nous sommes endormis sur nos lauriers. Il a fallu la publication des classements internationaux des universités pour que les élites françaises prennent conscience qu'elles ne faisaient pas partie des élites mondiales. Les institutions ministérielles commencent à se poser des questions et à interpeller les universités sur l'enseignement en ligne. Mais comment se lancer ? Doit-on s'allier avec des structures déjà existantes comme EDX ou Coursera ? Ou bien faire des choses dans notre coin ? Et quand bien même, à quelle échelle ? Locale, nationale, européenne ? La France manque aussi d'une culture de l'innovation et du financement, contrairement aux Etats-Unis. Exemple avec l'Institut Innovant de Formation pour la Recherche, que nous avons ouvert cet été pour former les personnes souhaitant innover dans ce domaine. Nous avons demandé de l'argent en novembre dernier et nous ne disposons toujours pas de locaux. De plus, nous devons nous engager par écrit sur la manière dont nous dépenserons notre budget dans les huit prochaines années. Cela ne nous permet aucune flexibilité, nécessaire à l'innovation.

 

Comment espérez-vous voir évoluer l'univers du savoir en ligne ?

Il faudrait que les étudiants soient au cœur du système. Aujourd'hui, ce n'est pas leur intérêt qui prime. Coursera vise le profit, EDX la publicité. Ce qui pose une question importante pour l'avenir : qui contrôle l'accès au savoir ? Les entreprises privées, les institutions publiques ou les apprenants eux-mêmes ? Quelles sont les priorités ? Le profit, le prestige ou le bien-être des étudiants ? Avec  l'Institut Innovant de Formation pour la Recherche, nous souhaitons travailler pour les étudiants. Aujourd'hui, ils nous disent « Coursera c'est bien, mais... ». Nous avons décidé de travailler sur ce « mais ». En attendant, internet permet aussi aux apprenants de s'organiser différemment et de reprendre la main si nécessaire. Ils ont par exemple su le faire en créant P2PU, une plateforme « pour tous, par tous, sur à peu près tout ».

 

François Taddéi est directeur de l'Institut Innovant de Formation pour la Recherche. 
Généticien, il est diplomé de l'Ecole Polytechnique et des Eaux et Forêts. 
@FrançoisTaddei



Entretien réalisé par Youphil