[Tendance] L'Interview du mois - Laurent Bigorgne : "Le numérique peut révolutionner la manière d'enseigner !"

Le 16 / 10 / 12 | Posté par Romain Levesque
[Tendance] L'Interview du mois - Laurent Bigorgne : "Le numérique peut révolutionner la manière d'enseigner !"

On parle de plus en plus d’e-éducation : quelle réalité cela recouvre-t-il ?

Pour moi, le numérique est un outil puissant de transformation de l’éducation nationale. C’est un outil pédagogique mais pas uniquement.  Il ne peut pas être considéré comme un simple adjuvant. C’est en effet aussi un outil nouveau de formation à tous les niveaux : pour les professeurs comme pour les élèves. C’est pourquoi la digitalisation de l’ensemble des processus devrait être au cœur de la stratégie de l’éducation nationale.

Concrètement, comment le numérique peut-il faire la différence ?

Le numérique a plusieurs grands champs d’application pratique.
Il peut révolutionner la manière d’enseigner en faisant évoluer une pédagogie qui a peu changé depuis des siècles, très descendante et fondée sur les cours magistraux, à une pratique davantage axée sur les exercices, la compréhension du cours et la maîtrise du savoir.

Il peut amener plus de personnalisation dans l’enseignement. Il offre en effet la possibilité de renforcer l’interface entre les élèves et les savoirs qu’ils doivent acquérir.  Après avoir réussi la massification de l’accès à l’enseignement, l’éducation nationale doit désormais démocratiser la réussite. En ce sens, l’e-éducation peut devenir un outil systémique qui permettrait de restaurer une certaine égalité des chances à l’école. 

Il peut venir révolutionner l’organisation des programmes et des formations. On peut ainsi imaginer pour certaines matières où l’on manque de professeurs avoir recours à l’apprentissage online. Des disciplines inaccessibles « physiquement » le deviendrait grâce au numérique.

Un bon système d’information interne pourrait également tout changer au niveau de l’information et de la formation des maitres et de l’encadrement intermédiaire. Internet demain peut complètement assouplir et transformer le métier d’enseignant, la gestion de leur carrière, leur formation.

Enfin, c’est un outil puissant d’innovation, de création de valeur. Les éditeurs ne le comprennent pas ou trop peu. Steve Jobs lui l’avait très bien vu puisque peu avant sa mort : il travaillait sur la possibilité offerte aux enseignants de créer des manuels. Les enseignants peuvent devenir des innovateurs. Aujourd’hui, leurs innovations peuvent être diffusées à des échelles sans équivalent.

En quoi cela peut-il changer la manière d’enseigner ?

Les manuels conçus pour tablettes changent fondamentalement le rapport au savoir, en intégrant la vidéo ou les images. Par exemple en intégrant la géométrie dans l’espace, on peut faire tourner les choses. Ou amener la cartographie pour la géographie, des représentations chronologiques animées pour l’histoire, etc. Tout cela est modifié, rendu vivant et mobile par la tablette.

Et qui seront les producteurs de ces contenus accessibles sur tablette selon vous ?

Les enseignants ! Ils vont adapter leurs cours. Ils vont créer des associations, des entreprises même. Certains vont devenir de vrais entrepreneurs.

Les éditeurs aujourd’hui ont peur du numérique et des tablettes. Ils sont en train de manquer le virage numérique car ils essayent d’importer leur modèle économique issu du papier dans celui des applications. Chose qui ne fonctionne pas. Au-delà de la frilosité des éditeurs, il y a un grand problème générationnel chez les institutionnel de l’éducation en France qui empêchent d’inscrire le numérique au centre de la stratégie de l’éducation nationale.

Est-ce que le numérique a la capacité de faire évoluer  l’organisation de l’éducation nationale ?

Il faut trouver des innovateurs, des gens qui ont envie de faire. Il faut leur donner des moyens. Le numérique est un outil qui brise les hiérarchies et permet davantage d’expression libre, d’audace.  Le numérique pousse à des avancées au niveau de la gouvernance de l’éducation ; il oblige à réinventer le fonctionnement de l’Inspection et la manière d’évaluer notamment. 

De plus, derrière les outils encouragés par le système verront le jour des outils subversifs. Il ne faut pas en avoir peur !

Ne se heurte-t-on pas une question de coût pour l’équipement ?

Le grand nombre aide à discuter du coût, du moins avec certains constructeurs. Il faut avoir à l’esprit que la dépense en manuel scolaire est en moyenne de 200 à 300 euros pour un élève de lycée. : on commence à se rapprocher de ce que coûte aujourd’hui une tablette, sachant que celle-ci peut être amortie sur plusieurs années. En outre, dans ces questions de coût, on ne calcule jamais le coût du non-investissement, ni la perte que peut représenter une population non formée à ces nouveaux usages.

Vous avez participé à la rédaction d'un rapport "vaincre l'échec à l'école primaire". Dans ce combat-là précisément, comment le numérique peut-il jouer un rôle ?

Le digital démultiplie les moyens de diffusion. Typiquement, pour aider à vaincre l’échec scolaire, la capacité à faire connaitre des résultats, à les présenter, à les expliquer, à filmer ce qui se passe dans les salles de classe permet au final de faire progresser la formation des maitres.

Le numérique peut tout changer également dans la capacité d’associer d’avantage les familles en multipliant les points de contact possible. Il permet d’expliquer mieux comment cela se passe, de montrer des choses que l’on ne montrait pas auparavant. Cela peut permettre à des publics loin de l’univers scolaire d’être plus insérés pour mieux comprendre les enjeux et les contraintes. C’est un facteur de refondation de l’égalité des chances à l’école. On peut être extraordinairement ambitieux. Sans ambition, il ne se passera rien !

 

Laurent Bigorgne est actuellement directeur de l’Institut Montaigne.

Âgé de 38 ans, il a accompli la plus grande partie de sa carrière à Sciences Po, comme directeur des 1ers cycles de 2001 à 2003, directeur des études et de la scolarité de 2003 à 2008 et directeur adjoint de 2007 à 2009.
Agrégé d'Histoire et diplomé de Sciences Po Paris, il est spécialiste des questions d'éducation.  

Crédit Photo :  Institut Montaigne