[Players] Volontaires pour Big Brother ?

Le 14 / 10 / 12 | Posté par la rédaction de SFR PLAYER
[Players] Volontaires pour Big Brother ?

Qu’est-ce qui nous motive à céder tant d’informations aux grands acteurs de l’Internet ? Pour la chercheuse Valérie Schafer, les raisons de cette « inconscience » sont complexes. Et si nous nous permettions un peu moins de confiance ?
Par Valérie Schafer*

Alors qu’en 1974 le projet Safari (système automatisé pour les fichiers administratifs et le répertoire des indi­vidus) faisait scandale, les Français négligent de plus en plus la protection de leurs données en 2012. Pourtant, « Big Brother » a changé de visage sans même que l’on s’en aperçoive.

MENACE PAS TRÈS « NETTE »

Aujourd’hui, les grands acteurs de la communication peuvent demander à leurs usagers des données personnelles, les conserver, les revendre, les faire circuler, les géolocaliser et les inciter à laisser ces données, certes éparses (mais faciles à croiser), flotter dans un océan virtuel… aux enjeux bien réels. Les fuites de données sensibles (bancaires par exemple) sont réguliè­rement exposées dans la presse et un sentiment croissant de ne plus contrôler son image et ses données se fait de plus en plus sentir. Alors au fond, qu’est-ce qui motive l’internaute à céder tant d’informations ?

RENONCEMENT

Tout d’abord, Internet s’est fondé à l’ori­gine sur une idéologie profondément libertaire, qui a rejeté avec virulence tout interventionnisme étatique. Les lois du cyberespace devaient s’affranchir de celles de la société réelle. Ces discours et ces imaginaires restent tenaces et sont involontairement les meilleurs suppor­ters d’une logique libérale qui donne tout pouvoir aux entreprises.

Il y a également un manque de trans­parence et de compétences au coeur du renoncement des internautes. Si nous devions réfléchir à la façon dont chaque géant cloisonne le Net en fonction de ses intérêts commerciaux, qui pour­rait comprendre le fonctionnement de Facebook ou Google avant d’utiliser ces services ?

Les internautes ont des visions contra­dictoires d’Internet : ils n’ont pas les mêmes attentes quand ils effectuent une transaction financière, dont ils attendent sécurité et contrôle, ou quand ils télé­chargent un fichier en peer-to-peer, en souhaitant discrétion et anonymat… On observe surtout un sentiment d’im­puissance face à des systèmes au déve­loppement mondial tentaculaire. Et les usagers se sentent démunis.

Alors que la confiance est le maître-mot pour développer un certain nombre d’usages numériques futurs, ne serait-il pas temps que les internautes recon­sidèrent à qui ils souhaitent accorder cette confiance et déléguer la préserva­tion de leurs droits ? Au risque que les entreprises qui rétablissent l’e-réputa­tion et offrent un nouveau départ sur le Web deviennent leurs meilleures amies…

 

* Valérie Schafer est chargée de recherche à l’Institut des sciences de la communication du CNRS. Spécialiste d’histoire des technologies de l’information et de la communication, elle vient de publier La France en réseaux (1960-1980) et avec Benjamin G. Thierry Le Minitel, l’enfance numérique de la France (2012, Nuvis).

> Retrouvez cette chronique dans le numéro 9 du magazine SFR PLAYER