[Players] Sans complexe

Le 12 / 10 / 12 | Posté par la rédaction de SFR PLAYER
[Players] Sans complexe

Interview exclusive de Richard Saul Wurman, créateur des fameuses conférences TED.  En publiant son premier livre en 1962, il s’est lancé dans ce qui allait devenir le programme de sa vie : simplifier l’accès à l’information. Pour SFR PLAYER, ce visionnaire livre les clés de sa pensée, hors norme et passionnante.

La création la plus populaire et médiatique de Richard Saul Wurman est sans doute la conférence TED. Ce cycle de réunions annuelles est devenu en trente ans un lieu de référence pour l’échange d’idées progressistes et ambitieuses sur la technologie, le design et le divertissement (TED) et la recherche médicale (TEDMED). TED joue désormais souvent à guichets fermés et sa diffusion en ligne connaît un grand succès viral. Des événements partenaires dérivés, les TEDx, sont organisés partout dans le monde – et notamment à Paris depuis trois ans. Dans cet entretien exclusif, Richard Saul Wurman explique sa philosophie et décrit son nouveau projet : créer la meilleure conférence possible pour le xxie siècle. La conférence WWW, c’est son nom, sera sans discours, sans notes, sans Powerpoint : des conversations improvisées, sans public, accessibles via une application smartphone ou tablette. L’accès à la connaissance sous sa forme la plus dépouillée. Interview dans sa propriété à Newport, Rhode Island.

Tout au long de votre carrière, vous avez défendu l’accès le plus simple possible au savoir. Quelle est votre méthode pour rendre les choses complexes accessibles au plus grand nombre ?

Je défends la cause de la compréhension et de la clarification, ce sont les bases fondatrices de ma philosophie. Cependant, je voudrais préciser qu’il y a une différence nette entre mon objectif et un mouvement qui vise à un certain genre de simplification. On peut rendre certaines idées plus claires, et par conséquent elles deviennent plus simples ; toutefois, si l’on part du principe que l’on veut seulement simplifier les choses, on prend le risque de les affaiblir plutôt que de les rendre meilleures. Je ne veux pas niveler la connaissance par le bas, je veux que l’information soit riche, que les idées soient menées à leur terme, mais avec clarté. Ce qui m’intéresse, c’est la manière dont on se saisit de différentes choses, de données, et dont on les transforme, visuellement, verbalement ou grâce à des chiffres, pour les rendre compréhensibles. Le meilleur critère est celui-là : pouvez-vous comprendre quelque chose suffisamment bien pour l’expliquer à un enfant de 12 ans, ou à votre propre mère, de telle manière qu’ils puissent ensuite l’expliquer à quelqu’un d’autre ? C’est cela, la simplicité.

 Selon vous, est-ce que les outils dont nous disposons sur Internet pour trier et accéder à l’information nous rendent la vie plus simple ?

J’ai aujourd’hui 76 ans. Tout au long de ma vie, tout ce que j’ai pu apprendre dans le domaine des sciences a changé, pas qu’un peu, pas seulement dans le sens d’une clarification et d’une amélioration, mais de manière radicale, totalement opposée.

Pensez aux e-mails. L’e-mail me permet d’envoyer un message à quelqu’un, voire à plusieurs personnes en même temps, instantanément. Il y a seulement quinze ans, il aurait fallu envoyer par la poste une lettre à chacun. Chaque lettre, une par une, devait être écrite, timbrée et envoyée, et n’arrivait à son destinataire que trois jours plus tard… C’est un progrès absolument merveilleux. D’un autre côté, je reçois à peu près trois cents e-mails chaque jour – et presque tous, sauf, disons, quarante chaque jour, sont des messages indésirables qui doivent être supprimés. Je reçois donc plus de messages, mais je dois les filtrer davantage. Nous allons continuer à être de plus en plus surchargés. L’accès, les flux, la capacité à trouver ce que l’on cherche vont grandir. Nous sommes la génération « qui cherche ». C’est pour cela que Google a un tel succès, parce que c’est l’outil de recherche parfait.

Dans un de vos livres les plus remarquables, Information Anxiety, vous abordez la question de cette surcharge d’informations, mais avec un point de vue plutôt original. Pouvez-vous développer ce point de vue ?

Il y a effectivement, au sein de la population, le sentiment que l’on est surchargé d’informations. Mais ce que j’affirme dans Information Anxiety c’est que cette surcharge est en réalité le fait de « non-informations ». Nous ressentons bien une certaine anxiété, parce que nous sommes en permanence confrontés à des données. Nous avons l’impression que sous prétexte que ce sont des mots ou des chiffres, nous devrions être capables de les comprendre, alors que nous en sommes incapables. En gros, l’idée est que ce n’est pas parce qu’on nous présente des données que nous sommes forcés de les comprendre. Nous appelons la plupart des données « information », mais cela ne signifie pas que la plupart des données nous informent.

 

 

Comment pensez-vous que Google, qui donne accès à des informations sur n’importe quel sujet simplement et instantanément, a eu une influence sur notre manière d’apprendre ?

Est-ce que vous m’avez « googlisé » ? Je viens de le faire, pendant que nous discutions. Il y a 219 000 résultats pour « Richard Saul Wurman ». Mais bien sûr, ni moi ni personne ne peut lire toutes ces pages. Cette masse effarante de résultats n’est bien sûr qu’un nombre et ne contient aucune information. Ces résultats ne sont pas organisés de manière à me permettre de définir les critères selon lesquels je tracerais mon propre parcours dans ma compréhension de ce qu’est « Richard Saul Wurman ». On ne voit pas que j’ai passé ma vie dans les cartes, les systèmes de santé, les conférences,
les livres…

J’aimerais être capable de filtrer ces informations et de les organiser d’une façon qui me permettrait de mieux les comprendre, une façon qui serait mon voyage à moi dans cet immense bourbier d’entrées. Nous sommes encore à un stade très primitif du « tout est là ». Nous pouvons être impressionnés par un nombre, nous pouvons parcourir les deux premières pages, mais nous n’irons pas
plus loin.

Revenons à vos conférences. Comment la création de TED et bientôt de WWW vous sont-elles venues à l’esprit ?

Les mots qui gouvernent ma vie ont toujours été l’ignorance et l’intérêt. Je place la valeur de ma vie et de mes souvenirs dans quelques, ou peut-être un peu plus que cela, merveilleuses conversations, au cours desquelles j’ai dit quelque chose que je n’avais jamais dit avant, entendu de la part de quelqu’un une idée jusqu’alors impensée, quand l’intimité de deux personnes qui conversaient s’est rapprochée de zéro et a approché la vérité.

Dans les années 80, j’ai commencé à remarquer que ces conversations semblaient converger vers les domaines de la technologie, du divertissement et du design. Pourquoi ne pas appliquer cette interaction de conversations à un groupe plus étendu ? J’ai donc commencé à organiser les conférences TED en 1984 à Monterey, en Californie. Ces conférences sont devenues des incubateurs pour beaucoup de nouvelles idées ; c’étaient aussi, pour moi, de grandes fêtes.

Les TED étaient et restent les meilleures conférences du xxe siècle. Ce que j’essaie de mettre en place aujourd’hui, ce sont les meilleures conférences du xxie siècle. On n’y fera pas de présentations sophistiquées, ce sera du « jazz intellectuel », on y dira la vérité et on n’aura pas à payer 2 500 dollars pour pouvoir venir en utilisant des chambres d’hôtel et tout le pétrole de la planète pour venir en avion… C’est mieux pour l’empreinte carbone, c’est plus clair et, en petit comité, les participants auront davantage tendance à dire la vérité. Nous cherchons aussi à développer un format qui ne sera pas seulement une archive, mais un support avec lequel il sera possible d’interagir. C’est vraiment la manière du xxie siècle d’assister à une conférence. C’est la conférence dans sa forme la plus simple. On verra si
ça marche.

Vous êtes l’auteur d’un nombre impressionnant de livres sur des sujets très divers. Acquérir de telles connaissances exige des méthodes et une organisation très perfectionnées… Pourriez-vous partager votre méthode ?

Si j’écris un livre sur les systèmes de santé par exemple, je ne fais pas appel à des experts pour les premières étapes du projet. Je fais des recherches moi-même, et vers la fin du projet, je fais vérifier toutes les informations que j’ai réunies. Je suis cette méthode parce que les experts dans l’ensemble ont du mal à transmettre les connaissances qu’ils ont acquises dans leur domaine, ils ont ce que j’appelle la « maladie de la familiarité » : leur savoir leur est tellement familier qu’ils ne comprennent pas qu’on puisse ne pas le comprendre. C’est une phrase clé : en comprenant qu’on peut ne pas comprendre, je peux écrire de telle façon que je laisse mes lecteurs entrer dans mon discours. Je n’ai aucune expertise, je célèbre mon ignorance. Chacune des personnes que j’ai invitées à une conférence TED et qui viendront à WWW est plus intelligente que moi et a quelque chose à me dire qui m’intéresse. On vous apprend à l’école à répondre à des questions, et si vous répondez juste on vous récompense. J’ai appris, moi, à poser des questions.

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