[TENDANCE] Barcelone, ville digitale entre intelligence et créativité

Le 04 / 10 / 13 | Posté par la rédaction de SFR PLAYER
[TENDANCE] Barcelone, ville digitale entre intelligence et créativité

Par l'organisation de salons numériques d'envergure mondiale et des initiatives qui impliquent les citoyens dans le monde digital, Barcelone innove et inspire.

Barcelone est une marque de grande valeur : les autorités locales en sont convaincues, et s’en servent à fond. Si le football y est bien sûr pour quelque
chose, deux événements de premier plan sont organisés dans la capitale catalane : le Mobile World Congress et le Smart City Expo World Congress, soit la grande messe de la téléphonie mobile et celle des villes qui se veulent intelligentes. « Barcelone vaut plus dans le monde des villes que la Catalogne ou que l’Espagne dans le monde des nations », explique Manel Sanromà, gérant de l’institut municipal d’informatique et donc directeur des systèmes d’information de la ville. On n’y badine pas avec la notion de ville intelligente : « Pour nous, c’est de la politique avec le P majuscule de Polis, pas le p minuscule de la politique ordinaire », ajoutet- il. La municipalité donne pourtant l’impression d’en être encore au flirt avec les grandes entreprises qui sont à l’origine du concept de smart city et qui encouragent le développement de ce marché, le plus important des technologies de l’information et de la communication (TIC) pour les vingt prochaines années. Selon Pilar Conesa, qui dirige le Smart City World Congress après avoir occupé le poste de Manel Sanromà, Cisco, IBM, Schneider, Siemens et les autres « sont intéressées, parce que si elles obtiennent le sceau de Barcelone elles pourront s’en servir ailleurs ». Ses nouvelles fonctions l’aident cependant à mieux comprendre la tension qui oppose et relie en même temps autorités et citoyens. Le passage à la ville intelligente conçu simplement comme la mise en place d’une infrastructure informatique sophistiquée ne suffit pas. « Il faut maximiser les initiatives de la société civile et le rôle de la municipalité doit passer de celui de fournisseur de services à celui de facilitateur de projets promus par les citoyens ». Ce basculement exige un « changement de culture des administrations ». « La technologie aide à développer l’intelligence », ajoute Pilar Conesa, « mais elle ne la donne pas ». Le maire actuel dit vouloir promouvoir « la ville des personnes ». Ça bouge, même si on en est encore à l’invocation de la société civile plus qu’à sa participation réelle. Pour se faire une idée de comment avancer dans cette direction, le plus simple est de voir comment Barcelone s’y prend à travers certains de ses projets concrets.


STANDARDISATION ET RÉSEAU DE VILLES INTELLIGENTES
CITY PROTOCOL SOCIETY


Barcelone doit lancer en octobre son projet le plus ambitieux à ce jour, la création de la City Protocol Society, qui serait aux villes intelligentes ce que l’Internet Society est à l’Internet. Manel Sanromà, qui en est la cheville ouvrière au niveau de la municipalité, croit le moment propice à la création d’une instance qui, « comme le G8 anime le monde des nations, animerait celui des villes, ce monde nouveau qu’il faut inventer ». Pour cet astrophysicien converti à l’urbanisme, l’Internet est la dernière grande expérience de collaboration internationale qui ait réussi. D’où l’idée de s’inspirer des instances politiques internationales, avec pour objectif la production de standards et de recommandations et la mise en place d’une sorte de benchmarking des meilleures pratiques. Les quatre piliers de la City Protocol Society sont les villes, l’industrie, les universités et la société civile. Parmi les membres potentiels de ce que Manel Sanromà conçoit comme une « société de sociétés » (sur le modèle du réseau de réseaux) on trouve Séoul, Paris, Buenos Aires, Amsterdam et Yokohama à côté de Cisco, GDF Suez, Microsoft, la London School of Economics et quelques autres. Avec l’anglais pour langue officielle, la City Protocol Society aura son siège en Californie. Barcelone se voit comme le déclencheur du processus mais a bien compris que celui-ci doit être « ouvert, collaboratif et évolutif ».


PARTICIPATION CITOYENNE
CITILAB DE CORNELLÀ


Hors les limites de la municipalité mais collée à Barcelone, on trouve Cornellà, petite ville (80 000 habitants) de tradition ouvrière et bastion du parti socialiste qui, sur un budget de 60 millions d’euros, en consacre 600 000 à Citilab, un laboratoire citoyen. « C’est insolite et important », explique Artur Serra, anthropologue et animateur du centre depuis ses balbutiements en 2002. D’autant qu’il s’agit de promouvoir la participation citoyenne, d’où l’idée de laboratoire. Citilab est installé dans une superbe usine désaffectée, dont la belle couleur ocre des briques est un heureux contrepoint au bleu informatique.
Organisme public-privé (50 % de son budget vient de la municipalité), Citilab est d’abord un telecentro, une bibliothèque digitale où, moyennant 3 euros par an, chacun peut venir surfer comme il ou elle l’entend. Ils sont 6 500 à le faire. On y trouve aussi, entre autres, le projet SporTIC, qui aide les clubs sportifs de la région à utiliser les ressources digitales pour faire connaître leurs activités et améliorer leurs performances, un Music Lab et une Game Academy dont le nom dit bien ce qu’ils sont, et le Family Lab où enfants, seniors et chômeurs sont initiés à la culture et aux pratiques digitales. Mais le coeur du projet semble être le Labor Lab, qui vise tout simplement à faire changer les politiques d’emploi trop centrées sur la création d’entreprises. Les animateurs conseillent à ceux qui viennent les voir d’inventer leur propre travail, en créant « un projet plutôt qu’un business plan ». L’entreprise n’a pas bonne presse dans ce milieu
ouvrier et la tradition catalane de l’effort et de l’artisanat s’exprime bien mieux au travers de la notion de « projet ». Il faut « reformuler la culture qui vient de la Silicon Valley et l’adapter à notre contexte ouvrier et socialiste. Ça commence à prendre », conclut Artur Serra avec un sourire.


FABRIQUE NUMÉRIQUE
FABRA I COATS


Fabra i Coats est une ancienne usine transformée en centre culturel, en « fabrique de création ». Un lieu immense avec des plafonds incroyablement hauts et des espaces relativement vides. « Nous offrons aux artistes un cadre neutre pour qu’ils puissent innover grâce à la collaboration », raconte Francisco Iglesias, responsable de la technologie. « La municipalité leur cède l’espace ; en échange, ils innovent et partagent leurs connaissances avec d’autres communautés. Ils nous payent en organisant des ateliers pour d’autres. » Les animateurs ont doté cet espace, rythmé de cloisons amovibles qui donnent une grande flexibilité, de connexions à très haut débit (10 Gbps) et semblent ravis de cette solution. « Ceux qui ont de lourds équipements ont de graves problèmes d’amortissement. Le coût de l’espace vide est plus abordable ». Les musiciens sont particulièrement bienvenus. Ils ont souvent leur propre matériel et sont
extrêmement exigeants en matière de technologie. « Ils détectent un retard de 30 millisecondes, ce que les chirurgiens ne perçoivent pas », explique
Iglesias. Mieux encore : « Ils nous donnent accès aux citoyens ordinaires. » C’est là une vraie stratégie que décrit Inés Garriga, directrice de la créativité et de l’innovation à l’Institut culturel de Barcelone, dont dépend le centre. « C’est avec la culture qu’on arrive en douceur à toucher les citoyens ordinaires. Loisirs, foires, bibliothèques permettent d’atteindre des gens que la promotion économique, tournée vers les entreprises, l’informatique, les ingénieurs, ne toucheront
jamais ». Au terme de ville intelligente, elle préfère celui de ville créative et innovante grâce à la participation citoyenne. Tout cela en temps d’extrême pénurie ? Bien sûr. Celle-ci a même ses bons côtés. « Pleurer ne sert à rien », assure Francisco Iglesias, « et chercher de l’argent c’est comme chercher le sexe des anges. Alors il faut trouver de nouvelles solutions. Plus souples. Et quand nous sortirons de la crise – parce que nous en sortirons – nous serons compétitifs et mieux placés ».

Par Francis Pisani