[C'EST POUR VOUS] Fiction : L'inconnu de l'espace express

Le 04 / 10 / 13 | Posté par la rédaction de SFR PLAYER
[C'EST POUR VOUS] Fiction : L'inconnu de l'espace express

Et s'il était possible de voyager dans le temps comme on voyage dans les données ? Exemple avec cette fiction à lire en cinq minutes, ou deux nanosecondes.

Je traversais une rupture virtuelle douloureuse et j’avais besoin d’en parler à mon frère, en face à face. Il habitait Vancouver, pas loin de chez moi, à une heure. Après une session de chat larmoyante, je me suis décidé à quitter Paris. En quelques minutes j’étais à l’aéroport Charles Trenet, duquel décollaient les Espace Express, ces navettes transatlantiques qui passaient par l’exosphère et reliaient Paris et New York en trente minutes. La mienne était annoncée avec douze heures de retard. La guigne, c’est intemporel. Je me suis dirigé vers la salle d’attente. Ils avaient installé une de celles sorties en 2060, qui avaient
tant suscité de controverse. À l’entrée d’une immense salle vitrée, on proposait en téléchargement cutané des logiciels qui ralentissaient l’action des
connexions neuronales. L’attente durait moins longtemps en fonction du programme qu’on choisissait. On appelait ça la Patience : il m’en faudrait 500 gigas à l’entrée si je voulais réduire mes douze heures à trente minutes, et carrément un téraoctet si je voulais les réduire à cinq. Si on voulait plus, il fallait une perfusion et des couches.

Pas génial. L’hôte d’accueil était brun, les yeux bleus – c’étaient des faux, on voyait la marque sur la cornée. « Douze heures, c’est bien ça ? Vous les voulez comment ? » Sa voix aussi était fausse. Ces androïdes étaient de mieux en mieux fichus. « En deux heures, ça ira. J’ai jamais trop admis d’être devenu bionique, et j’ai un livre à finir. – Ca fera 250 gigas et 10 eurodollars s’il vous plaît. » Pour le paiement, il m’a scanné l’oeil gauche. J’ai ensuite relevé ma manche, posé mon bras sur le comptoir. Dans le creux du coude, la peau était devenue translucide. Sous les veines clignotait une diode
orange, qui a momentanément viré au vert quand j’y ai appliqué la puce contenant le programme. Il fallut ensuite passer cinq minutes dans un sas qui sentait vaguement les pieds, le temps que ça fasse effet; puis je me suis avancé dans la salle aux parois transparentes. J’ai regardé à l’extérieur de la salle: les passagers à vitesse réelle marchaient si vite qu’ils ne m’apparaissaient plus que sous forme de traînées grises et blanches. Devant moi, un gosse se curait le nez au ralenti en vérifiant autour de lui que personne ne le remarquait. J’ai trouvé un siège, fermé les yeux. Mon bouquin s’est affiché sur mes paupières closes. Une jeune personne est venue s’asseoir à côté de moi, en très léger accéléré. Elle m’a bousculé, j’ai ouvert un oeil : impossible de voir
s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme.
« Bonjourcetteplaceestellelibresilvousplaît ? – Oui, je vous en prie. » L’air impatienté, l’inconnu s’est assis, jetant des regards furtifs autour de lui. Homme ou femme ? Sa voix n’en dévoilait pas plus. « Vousvoulezmaphoto ? – Peut-être qu’aux yeux de tout le monde vous avez l’air zen, mais l’accéléré fait ressortir
vos tics. Qu’est-ce qui vous arrive ? »


Les tics en question, quand je parlais, passaient du mordillage d’ongles aux soupirs interminables. Évidemment : pour lui, je parlais à deux à l’heure. Au dehors, deux femmes de la sécurité sont apparues. En trois secondes, elles étaient à l’accueil, en quatre, dans le sas. L’inconnu s’est tourné vers moi.
« Embrassezmoisilvousplaîtellesnenousverrontpas », lâcha-t-il. Je n’ai pas eu le temps de refuser. Ce fut le plus long et le meilleur baiser de ma vie – je me promis de tester les salles d’attentes privées, où les orgasmes duraient des heures. Ma langue n’avait pas fait deux tours autour de la sienne que les agents avaient déjà quitté le sas. Ils ont fondu sur moi en un éclair et je me suis réveillé ici. Dans cette chambre. Une perfusion au bras. Je n’ose pas regarder sous la couette. Combien de Patience m’a-t-on refilé ? Je pourrais être là depuis dix ans que je n’en saurais rien. J’ai seulement trouvé une connexion WiFi cutanée, alors j’en ai profité pour effectuer cette dictée télépathique de ce qu’il s’est passé. Est-ce que quelqu’un me reçoit ? Est-ce que quelqu’un est
connecté ? J’aperçois un clignotement sous l’embrasure de la porte. Pourvu que ce soit un gyrophare, et pas les jours qui passent. Encore que… Je sens bien que depuis tout ce temps, mon chagrin est passé. Vertus de la Patience…

Né en 1986, Camille Brunel publie en 2011 une Vie imaginaire de Lautréamont aux éditions Gallimard, récit fantastique brodé sur la vie de l’auteur des Chants de Maldoror. Sinon, il parle surtout de cinéma : en ligne sur independencia.fr, sur papier pour Usbek&Rica et en classe, à ses lycéens de la banlieue parisienne.