[Players] La culture du "nous", interview de Rachel Botsman

Le 12 / 09 / 12 | Posté par la rédaction de SFR PLAYER
[Players] La culture du "nous", interview de Rachel Botsman

Rachel Botsman* est un des fers de lance du mouvement de la consommation collaborative. Entretien avec l’experte incontestée du phénomène que TIME Magazine a récemment classé comme l’une des « 10 idées qui changent le monde ».
Interview par Chloé Rhys

Coauteur en 2010 de l’ouvrage de référence en la matière, What’s Mine is Yours : The Rise of Collaborative Consumption [Ce qui est à moi est à toi : la montée de la consommation collaborative], Rachel Botsman est rapidement devenue le visage de ce mouvement. Intervenante charismatique et source d’inspiration, elle se consacre aujourd’hui à comprendre, théoriser et mesurer l’impact de la consommation collaborative, que ce soit sur l’économie, l’environnement, ou les mentalités. Dans cet entretien avec SFR PLAYER Rachel Botsman nous parle de la montée en puissance de ce phénomène, qu’elle décrit comme une nouvelle force économique et culturelle puissante, qui ne réinvente pas seulement ce que l’on consomme, mais la manière dont on consomme.

Quand avez-vous compris que la consommation collaborative était une nouvelle tendance ?
La consommation collaborative est vraiment devenue une évidence pour moi il y a environ 4 ou 5 ans. Ce qui me fascinait le plus, c’était ces nouveaux comportements de partage entre pairs et la façon dont la technologie les a rendus possibles. Juste avant la crise économique, a eu lieu le début d’un grand changement dans la perception qu’ont les consommateurs vis-à-vis des marques. De simples acheteurs, nous devenons acteurs et créateurs du marché, le commerce n’est plus réservé aux grands monopoles.

D’ailleurs, selon vous, cette tendance n’a rien d’un phénomène underground. Vous dites que la consommation collaborative est « plus branchée que hippie » !
De nos jours, pour qu’une start-up puisse devenir un succès, elle doit contenir des valeurs qui la rendent attachante. Bien sûr, il est important d’être « vert » et d’avoir une conscience sociale, mais ces entreprises doivent aussi être porteuses de sens pour leurs utilisateurs. C’est ainsi que la consommation collaborative, qui aurait pu rester un concept très académique, a pu devenir un mouvement grand public. En ce qui concerne le facteur « cool » de la consommation de collaboration, je pense que notre participation à des plateformes communautaires et sur les réseaux sociaux est en train de définir la façon dont nous nous exprimons, au-delà des produits physiques que nous possédons. Nous sortons de la culture de l’hyper-individualisme pour aller vers le partage. C’est ce que j’appelle le passage de la culture du « moi » à la culture du « nous ».

Existe-t-il un profil type de ceux qui s’intéressent à la consommation collaborative ?
Les études réalisées sur ce sujet sont très intéressantes et les résultats m’ont totalement bluffée. Certainement, les membres de la « génération y » sont en quelque sorte les petits soldats du mouvement, parce que la technologie est très intuitive pour eux. Par contre, sur beaucoup de sites, le groupe d’âge des 40 à 50 ans est celui qui est en plus forte croissance. Mais tout le monde – des mères au foyer jusqu’aux retraités – commence à participer aux plateformes de consommation collaborative, avec des motivations très différentes. La raison pour laquelle beaucoup de personnes plus âgées ont commencé à s’intéresser à la consommation collaborative est souvent due à des sites comme eBay et Etsy [site de revente d’objets fabriqués maison. NDLR] : ils utilisent ces sites pour devenir des sortes de micro-entrepreneurs et se lancer dans une activité secondaire basée sur leurs passe-temps.

« Nous sortons de la culture de l’hyperindividualisme
pour aller vers le partage.
»

Pouvez-vous nous parler des conséquences économiques de ce commerce entre pairs ?
Si vous me demandez : « Qui doit le plus s’inquiéter de la montée de la consommation collaborative ? Est-ce que ce sont les grandes entreprises ? » Non ! Je dirais que ce devrait être les services fiscaux ! Tout d’abord, les gens ne pensent pas à déclarer les revenus qu’ils perçoivent grâce à des plateformes de commerce entre pairs. Ils ont simplement l’impression d’avoir un réflexe débrouillard. Aujourd’hui, un New-yorkais moyen peut gagner jusqu’à 1 500 dollars par mois en louant une chambre sur Airbnb, il s’agit donc de revenus non négligeables pour certaines personnes. Il y aussi la question de la monnaie virtuelle, les systèmes de troc, qui sont encore plus difficile à mesurer et à taxer.

Pour l’instant, vous nous avez parlé uniquement de start-ups, mais qu’en est-il des grosses  entreprises traditionnelles ?
Un changement s’est produit au cours des dernières années. Les grandes entreprises voient maintenant la consommation collaborative comme une opportunité et non plus une menace, et elles réagissent de différentes manières. On voit des entreprises qui réinventent leur business model. Si nous regardons l’industrie automobile, dans les deux dernières années, BMW, Peugeot, VW, Hertz, Avis, se sont tous lancés dans des services de covoiturage et de voitures en libre-service. Dans les dix prochaines années nous allons voir beaucoup d’acteurs évoluer d’un business model basé sur la vente de produits, vers un modèle construit autour de plateformes de services. L’économie de tout cela signifie que les marques devront passer d’un modèle basé sur l’unité vendue vers l’unité utilisée – ce qui peut aussi être très rentable.

Il semble également que la consommation collaborative tende plus vers la création de liens à l’échelle locale…
La technologie n’est plus uniquement un réseau mondial, mais devient un outil local. la façon dont nous définissons l’idée de « voisin » est ainsi en train de changer, se basant d’avantage sur des centres d’intérêts et des systèmes de valeurs que la géographie. La puissance de la technologie au niveau social repose sur sa capacité à connecter des personnes mais aussi à permettre aux gens de former des groupes d’intérêts de niche et de s’exprimer autrement. Cela signifie pour nous qu’il ne s’agit plus seulement d’avoir accès à tout, n’importe quand, n’importe où, mais de pouvoir y avoir accès grâce à des gens qui vivent près de nous, ou par l’intermédiaire des fournisseurs de services basés dans notre quartier.

* Rachel Botsman est experte en innovation sociale et le fer de lance du mouvement de la consommation collaborative. Ancienne directrice à la Fondation Clinton, elle a créé l’agence Collaborative Lab et a coécrit le livre de référence sur le sujet : What’s Mine is Yours : The Rise of Collaborative Consumption (Ed. HarperBusiness).

 

 

> Retrouvez cette interview exclusive dans le numéro 6 du magazine SFR PLAYER spécial consommation collaborative