[Tendance] L'interview du mois – Joël de Rosnay : "Vers la Civilisation du Numérique"

Le 10 / 09 / 12 | Posté par Romain Levesque
[Tendance] L'interview du mois – Joël de Rosnay : "Vers la Civilisation du Numérique"

La première fois que le numérique a été utile pour vous ? Qu'est-ce que cela a changé pour vous

Le numérique a été utile pour moi dès mon séjour de recherche et d’enseignement au MIT à Boston entre 1967 et 1975. J’en ai découvert la puissance avec le Projet « Man and Computers » (MAC) dont je faisais partie. Je disposais alors d’un terminal relié en « time sharing » (c’était le terme utilisé à l’époque) depuis mon domicile à l’ordinateur du projet. Par la suite j’ai mis en pratique des applications numérique avec les CD, puis les DVD et évidemment avec Internet qui ne m’a jamais quitté depuis 1974, avec la création de mes sites Web tels derosnay.com, mes blogs et des journaux citoyens comme Agoravox. En fait, je pense qu’il faut envisager le numérique au-delà d’Internet. Nous entrons progressivement dans la civilisation du numérique. Elle englobe les télécommunications (téléphone, télévision connectée), Internet, satellites, et les environnements intelligents. L’Internet de demain, avec ses blogs, emails vidéo, réseaux sociaux et l’Internet mobile, favorisera une encore plus grande interaction entre les utilisateurs. Grâce à ces données, à la fois techniques, technologiques, sociologiques, économiques, industrielles et culturelles, on voit émerger dans cet écosystème informationnel, un pouvoir des « média des masses » et de nouveaux acteurs que j’appelle les « pronétaires » (ceux qui sont pour et sur le Net). La production massive et collaborative d’informations numériques par ces pronétaires, représente une révolution aussi importante que celle du début de l’ère industrielle, symbolisée par la machine à vapeur, puis par la mécanisation et l’automatisation intensives. C’est grâce au numérique que mon travail avec les pronétaires a tout changé dans mes activités de création et de communication. La nouvelle économie née de l’essor du pronétariat pose désormais des problèmes culturels, politiques, sociologiques et économiques inédits. La révolution pronétarienne est d’abord sociétale avant d’être économique. D’où l’importance de l’information et de la formation permettant à chaque acteur de la vie économique et sociale de mieux comprendre ces évolutions pour construire son avenir.

Le numérique est-il une chance ? Y a-t-il pour vous un domaine particulier où il peut une véritable source de progrès pour le plus grand nombre ?

Le numérique est à la fois une chance, un défi et un risque. L’avènement du Web 2.0.illustre l'usage de ces nouveaux outils que se sont réappropriés les internautes pour créer des contenus numériques. Le Web 2.0 est représenté par les blogs, les Wikis. YouTube, Dailymotion, des émissions de TV, documentaires, films, publicités, créés par une foule d’anonymes ; par Facebook, Twitter et les réseaux sociaux d'expression personnelle utilisant une grande variété d'outils numériques permettant de diffuser de la musique, de la vidéo, des textes et de se connecter à des réseaux d'amis dans le monde entier ; par des journaux citoyens, sans oublier les grandes plateformes que l'on appelle aussi des agrégateurs de la « longue traîne » (« Long Tail ») à savoir Google, Yahoo, MyYahoo, ITunes, EBay…. Avec le web 2.0, on passe ainsi de la société de l'information à la société de la recommandation. Les réseaux sociétaux intègrent la cognition, la coordination et la coopération. La cognition pour trouver la réponse à une question complexe. La coordination pour agir en fonction du comportement des autres. La coopération pour se « réguler » avec l’action des autres. Ainsi est né le « crowdsourcing » : l’usage de groupes inter-reliés pour répondre collectivement à des questions difficiles nécessitant un avis d’experts. C’est un des domaines particulier où il peut y avoir une véritable source de progrès pour le plus grand nombre. La différence par rapport à la recherche individuelle d’information se résume à ces expressions : Première étape, celle des moteurs de recherche : « Je sais ». Deuxième étape, celle de l’intelligence collaborative : « Nous savons ensemble ». Troisième étape, celle du « crowdsourcing » : « Nous savons aussi ce que les autres savent ».

Autre domaine particulier et très prometteur du numérique, la e-éducation. En effet, un des grands espoirs  de la civilisation du numérique de 2020, réside dans les technologies d'apprentissage. Grâce au satellite, on peut appliquer des technologies complexes à beaucoup de monde, mais on peut aussi s'adresser à quelques personnes (un professeur diffuse son enseignement à plusieurs élèves), voire à une seule (c'est le tutorat), avec l'enseignement personnel assisté par ordinateur. Entre les deux solutions, il existe aussi des systèmes d'évaluation par vidéoconférence. Aujourd'hui, mais plus encore dans les prochaines années, les entreprises proposeront à leurs salariés des modules de formation « à la carte », sur Internet ou Intranet (avec tuteurs ou professeurs médiateurs). Même si modèles économiques et systèmes d'évaluation restent à inventer et qu'il demeure nécessaire de faire reconnaître officiellement ces modes d'éducation par les États, il apparaît déjà comme certain pour la plupart des prospectivistes en matière d'éducation, que les systèmes éducatifs et d'apprentissage représenteront un des secteurs majeurs de l'Internet de demain.

Mais attention aux risques du numérique : traçabilité des internautes, atteintes à la vie privée, « Big data » (accumulation d’informations sur les pratiques des internautes), hackers, désinformation, transformation d’Internet en « Big Brother ». C’est pourquoi il faut s’informer et se protéger.

Quelles tendances numériques solidaires vous ont frappé dernièrement ?

Certainement la m-health, ou e-santé et la réalité augmentée. Les nouvelles technologies mobiles sont en train de révolutionner le monde de la santé. Un rapport commandé par l’Unicef montre en effet que les technologies-mobile et les ordinateurs portables vont permettre de fournir de nouveaux services médicaux. Il sera désormais possible de faire un diagnostic, suivre un traitement, réajuster les dosages d’un médicament sans avoir besoin de consulter un médecin, mais via une application de notre Smartphone. Ces innovations très utiles et moins onéreuses qu’une consultation normale pourraient s’étendre rapidement à d’autres sphères que la santé, comme la cosmétique. Ces nouvelles technologies numériques représentent sans doute le support qui va permettre de lancer les services one-to-one répondant aux besoins spécifiques de chaque consommateur, et ainsi bouleverser tôt ou tard le secteur de la prévention qui s’orientera de plus en plus vers les services personnalisés et l’intelligence collective. Les applications mobiles, et les périphériques et accessoires qu’on peut y associer sont devenus suffisamment sophistiqués pour assurer des tâches normalement exécutées dans les services hospitaliers ou chez les professionnels de la santé, et cela pour un coût modéré. Avec un périphérique adapté, il est désormais possible d’établir immédiatement de simples diagnostics (hypertension, cholestérol, rythme cardiaque en période d’entraînement sportif, diabète, fièvre, détection de bactéries ou de virus…)

La réalité augmentée (RA) représente une tendance numérique qui se renforcera au cours des dix prochaines années. Après le web 2.0, on verra émerger le web 3.0 puis le web 4.0. Le web 3.0 sera « sémantique » et « intuitif ». Les réponses des moteurs de recherche seront fournies en fonction de recherches effectuées précédemment et du profil de l’utilisateur. Le web 4.0, c’est l’environnement « cliquable » ubiquitaire et performant, menant à « la réalité augmentée ». Avec la caméra de son smartphone, on regarde le monde autour de soi et on voit apparaître des icônes qui donnent des informations venant d’Internet. C’est le mariage du réel et du virtuel, grâce à trois caractéristiques des smartphones : le GPS, la boussole et la centrale à l’inertie. Ces fonctions permettent à l’appareil de savoir « ce qu’il regarde » et où il se trouve. Les réseaux et communications seront intégrés dans une immense place mondiale, le « nuage ». Ces ponts, cette fusion entre le monde réel, le monde virtuel  et la réalité augmentée, vont bouleverser le e-commerce, le tourisme ou les communications. En attendant le « Symbionet » ou web symbiotique, que j’appelle le « Web 5.0 », reliant le corps et le cerveau à l’environnement physique.

Et selon vous, quelles sont les prochaines innovations qui révolutionneront notre approche du numérique ?

Les outils de la civiliation du numérique de demain sont déjà présents. Nombreux sont ceux qui disposent d’un smartphone, ou d’une tablette… On pourra communiquer avec ses amis grâce à un téléphone à écran souple se portant, comme une montre, au poignet. On peut imaginer que, d'ici à 2020, les guides d'un musée scientifique, par exemple, pourront communiquer avec les visiteurs par l'intermédiaire d'un écran transparent qui s'afficherait sur leur poignet ou qu’ils tiendrait à la main. Un « journal du futur » pourrait être projeté sur cet écran, lui-même connecté au réseau Intranet du musée ou à un réseau extérieur. Ce guide pourra même montrer, grâce à la « réalité augmentée », des images numériques animées et superposées sur l’environnement réel du musée. Les moteurs de recherche que les internautes du monde utilisent quotidiennement proposeront eux aussi de nouvelles applications dans l'Internet du futur. Le « Web sémantique » va émerger en 2020. Il s'agira d'un Web « intuitif » : au lieu de répondre à une recherche en recommandant un ou plusieurs sites à visiter, le Web intuitif établira des liens entre les demandes précédentes. Sur le plan sociétal et politique, la montée de l’intelligence collective et de la sagesse des foules laissent entrevoir une opportunité d’équilibrer la société plus efficacement en trouvant un compromis entre la régulation par le haut et la co-régulation par le bas. On est à l’aube de ce contre-pouvoir. C’est pourquoi, dans ce nouveau contexte de participation collaborative et de co-régulation, il paraît nécessaire de réfléchir aux relations entre les cybercitoyens et l’Etat. Il est désormais possible de trouver une réelle complémentarité entre les idées des citoyens et les politiques. Sur ces bases, il devient nécessaire de réinventer une cyberdémocratie qui ne serve pas seulement à faciliter l’administration en permettant notamment aux administrés de payer leur impôt en ligne, ou à réprimer le « piratage », mais à engager véritablement le dialogue entre le politique et le citoyen. L’accélération de l’évolution de la civilisation du numérique, l’émergence de l’intelligence collective et de la « sagesse des foules » rendent indispensable cette adaptation.  Mais il faudra se protéger de « l’infopollution » et de « l’infobésité ». Nous avons besoin de plus de sagesse et pas seulement de plus d’information !




Joël de Rosnay est actuellement conseiller de la Présidente d’Universcience  (Cité des Sciences et de l’Industrie – Palais de la Découverte). Il est également Président Exécutif de Biotics International. 

Depuis les années 80, il est notamment l'auteur de plusieurs ouvrages de vulgarisation et de prospective dont : 

« La révolte du Pronétariat », Fayard, 2006

« 2020 : Les scénarios du futur », Fayard, 2008

« Et l’homme créa la vie », LLL, 2010

« Surfer la Vie », LLL, 2012




Crédit Photo : Jean-Daniel Chopin