[Players] Homo Empathicus

Le 21 / 07 / 11 | Posté par Arnaud Recule
[Players] Homo Empathicus

Interview exclusive de Jeremy Rifkin, économiste, conseiller auprès de l’Union Européenne et des chefs d’état du monde entier, président-fondateur  de la Fondation sur les tendances économiques. Spécialiste de prospective économique et scientifique Rifkin a anticipé dans ses nombreux best-sellers (Le rêve européen, La fin du travail et L’âge de l’accès) les plus grandes mutations de notre société et notamment celles induites par l’Internet. Discussion en pair-à-pair avec un des plus grands penseurs du numérique.

Chloe Rhys - Interview

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Jeremy Rifkin est un hyperactif de la propagation d’idées. Penseur américain décrit comme « un prophète social et éthique », par le New York Times, il est classé parmi les 150 personnes ayant le plus d’influence sur la politique américaine par le National Journal. Le cœur de sa réflexion? Ce qu’il appelle la troisième révolution industrielle, celle qui est en train de bouleverser notre quotidien à l’ère du numérique, de l’Internet et du participatif. Dans cet entretien, Jeremy Rifkin nous ouvre les yeux sur les principaux signes de cette révolution. Il nous présente également son nouveau livre, Une nouvelle conscience pour un monde en crise : la civilisation de l’empathie. Une réflexion douce-amère sur le choix de civilisation qui s’offre aujourd’hui à l’homme.

 

Selon vous, comment Internet a-t-il révolutionné notre société ?

Internet a non seulement changé la manière dont les gens organisent leurs relations personnelles et professionnelles, mais aussi modifié leurs modes de pensée.

Le plus marquant dans cette révolution Internet, c’est, à la fin du xxe siècle, le passage d’une infrastructure de communication centralisée sur le modèle de la radio et de la télévision, à un modèle distribué – un réseau. Aujourd’hui, l’Internet est distribué, collaboratif et horizontal, ce qui signifie qu’en moins de 15 ans, nous sommes passés à une situation où 2 milliards de personnes sur la planète ont le pouvoir de communiquer les unes avec les autres à la vitesse de la lumière. Quand vous pensez au pouvoir, vous pensez à une hiérarchie, du haut vers le bas, centralisée, mais ici, pour la première fois dans l’histoire, cette révolution des communications permet un pouvoir « de pair-à-pair », d’égal à égal. Et cela change tout : les relations sociales, les modèles économiques, les formes d’organisation. Cela finira par changer notre paysage politique, notre manière de gouverner. C’est une avancée fondamentale dans l’histoire, c’est une révolution qui bouscule les mœurs et qui va avoir des répercussions sur le long terme. Une fois qu’Internet se sera affirmé comme outil de gestion de cette énergie globale, distributive et collaborative, nous aurons posé les bases pour une civilisation entièrement nouvelle.

 

Il y a dix ans, vous affirmiez que nous nous étions en train d’entrer dans une ère nouvelle, « l’âge de l’accès », où l’usage primerait sur la détention. Ne peut-on considérer que nous y sommes parvenus pour de bon ?

Oui, tout à fait, nous basculons d’une ère de la possession à une ère de l’usage ; d’une focalisation sur la propriété à une focalisation sur l’expérience : vers la fin des xixe et xxe siècles, à l’époque de la seconde révolution industrielle, nos transactions économiques étaient basées sur des vendeurs et des acheteurs qui échangeaient des biens. Aujourd’hui, les biens ont toujours leur importance, mais dans une certaine mesure, ils restent physiquement chez le fournisseur. L’acheteur y accède à travers des partages temporaires, des locations. Nous observons ce phénomène dans toutes les industries. Par exemple, dans l’automobile. Avec le covoiturage ou l’auto-partage, de plus en plus de gens ont accès à la mobilité sans avoir à posséder de voiture.

 

Dans quels autres domaines peut-on voir se manifester cet âge de l’accès ?

La troisième révolution industrielle dont je vous parle, bâtie sur l’accès, s’exprime déjà dans le champ politique. Comme vous le savez, partout dans le monde, de jeunes gens se battent pour accéder librement au réseau dans sa globalité, en s’appuyant notamment sur les médias sociaux. Et la possibilité d’accéder et de participer librement au réseau mondial joue un rôle de plus en plus important dans l’image que ces jeunes gens se font de leur condition. Nous avons vu cela en Chine, quand Google s’est opposé au gouvernement chinois et a dit « Nous ne pouvons pas soumettre notre moteur de recherche à la censure ». Toute une génération de Chinois n’a pas accès au réseau mondial, de même au Moyen-Orient. Et que s’est-il passé au Moyen-Orient ? Les gens ont montré qu’ils utilisent Google, Facebook et Twitter pour remettre en cause l’autorité patriarcale, verticale, des anciens régimes. Cela se produit partout dans le monde. On assiste à une révolution où des jeunes bousculent l’autorité centralisée des grands médias : les journaux, les télévisions d’Etat, etc. Cela avait d’une certaine manière commencé avec le partage de fichiers musicaux, cela s’est poursuivi avec les blogs, etc…. L’accès devient au xxie siècle un droit aussi élémentaire et inaliénable que la propriété privée l’était au xixe ou au xxe siècle : cette évolution a bien sûr un impact sur la façon dont on conçoit sa participation à l’activité économique.

• Pensez-vous que l’essor de la consommation collaborative est une manifestation cette révolution ?

Cet âge de l’accès, dans lequel nous vivons désormais, ne se résume pas à un simple phénomène de société. Ce modèle collaboratif et distributif est également en train de changer la manière dont nous faisons des affaires. Il suffit de voir le succès fulgurant de sociétés comme Etsy, Zipcar, le Huffington Post ou Facebook. De nouveaux modèles économiques voient le jour, car le marché est de plus en plus accessible à tous : de plus en plus d’entrepreneurs peuvent s’y engager et y développer leur activité. Ces entrepreneurs sont parfois des professionnels, bien sûr, mais aussi des gens comme vous et moi. C’est l’exemple du particulier qui peut créer sa propre boutique sur eBay. Dans cette économie, l’entreprise n’intervient plus comme producteur mais comme interface entre un vendeur et un acheteur. Cette tendance à l’usage plutôt qu’à la possession d’objets influe donc aussi sur le paysage économique. Quand nous examinons la troisième révolution industrielle, nous constatons qu’un modèle basé sur l’accès est beaucoup moins dispendieux que le modèle classique basé sur la détention. Sa généralisation dans le champ économique va bouleverser le marché. On peut faire le parallèle avec l’énergie. Les ressources comme le soleil et le vent sont fondamentalement gratuites. De ce fait, lorsqu’on s’en sert pour produire de l’énergie propre, on ne paie que le prix des transactions.

Dans votre dernier livre, Une nouvelle conscience pour un monde en crise : la civilisation de l’empathie, vous parlez du caractère inné de l’empathie chez l’homme. Comment Internet contribue- t-il à révéler cette faculté ?

Ces dix dernières années, certains de nos meilleurs biologistes et scientifiques spécialistes des sciences cognitives ont mis en lumière de nouveaux aspects de la nature humaine. Leurs études nous aident à comprendre les racines des comportements coopératifs que l’on observe. Beaucoup de primates, et en particulier les humains, sont en fait prédisposés biologiquement à ressentir empathiquement la détresse d’autrui, sa joie, sa douleur, son plaisir, comme si nous les ressentions nous-mêmes. Toutes les découvertes de ces chercheurs témoignent que notre première inclination est d’ordre social : elle est de trouver un groupe auquel appartenir, afin de vivre en empathie avec ses membres. Et si ce besoin n’est pas satisfait, du fait d’un contexte familial défavorable, d’un manque d’éducation ou d’une société violente, alors d’autres inclinations prennent le dessus, comme le narcissisme, l’agressivité et la violence. Nous sommes l’espèce la plus sociable de la Terre et cela a des conséquences extrêmement importantes sur notre façon de vivre ensemble. A l’heure d’Internet et des réseaux sociaux, des milliards de personnes s’instruisent et découvrent comment vivent leurs voisins, tandis que la quasi totalité des recherches scientifiques, des créations artistiques, des livres, du matériel politique deviennent accessibles. La mondialisation, tant décriée, est d’abord celle de l’accès à la connaissance. La révolution de l’Internet a réussi à connecter deux milliards de personnes. En quelques secondes, grâce aux réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter, le monde entier peut être informé de ce qui se passe ailleurs en temps réel, comme les récentes catastrophes naturelles au Japon et en Haïti. Cette transparence et fluidité d’échange d’informations renforce notre empathie vis à vis de l’autre, on le voit à travers les élans de solidarité qui dépassent les frontières des pays. Grace aux apports d’Internet, on voit notre empathie s’étendre à l’espèce humaine entière et non plus être cantonnée aux liens de sang ou de nationalité. Mais je reconnais qu’Internet peut réduire, autant qu’augmenter, la capacité d’attention de chacun : c’est une source ininterrompue de stimulation mais aussi de dispersion, et l’empathie a besoin de profondeur et d’attention. L’absurdité douce-amère de cette situation est qu’au moment même où nous commençons à nous voir comme une seule grande famille, notre civilisation nous emmène vers l’extinction. Pour la pérennisation de l’espèce humaine, une production d’énergie différente, organisée en réseaux, va devoir s’imposer.

• Pouvez-vous nous en dire davantage sur le lien qui existe selon vous entre la révolution numérique et les nouvelles formes de distribution de l’énergie?

La thèse principale de mon livre est qu’on accède à un niveau de conscience supérieur quand on passe d’un régime de production énergétique et d’un régime de communication à un autre. Chaque nouvelle source d’énergie nous a permis de faire évoluer notre environnement social – en favorisant par exemple l’essor des grandes villes et du modèle industriel – mais toute nouvelle organisation exige une infrastructure de communication adaptée. Quand les deux se combinent, c’est tout notre rapport à l’espace et au temps qui est remis en question, et un nouveau modèle de civilisation qui s’impose.
Les principes et les technologies qui ont permis à Internet d’émerger, seront mis à profit pour reconfigurer les réseaux électriques : nous allons passer d’un modèle pyramidal et très centralisé – basé sur l’utilisation du pétrole et de l’uranium – à un modèle horizontal avec un maillage en « toiles d’araignées », où chacun va pouvoir produire à son niveau une énergie renouvelable à partager avec ses pairs. A l’image de l’information que nous produisons et partageons actuellement sur Internet, l’énergie va pouvoir être produite et partagée sur un réseau décentralisé et intelligent. On peut envisager un avenir où des millions d’individus pourront collecter, produire, stocker et partager une énergie renouvelable, chez eux, au bureau, dans les usines, dans leurs véhicules. Les gros producteurs devront s’en accommoder, comme cela a été le cas pour les producteurs de musique avec la montée en puissance de l’échange de musique en peer-to-peer. La résistance sera sans doute forte mais cette convergence entre les formes d’énergie et de communication est inéluctable. Et souhaitable puisque notre espèce n’a pas d’avenir en dehors d’une telle convergence.

• Est-ce dans ce contexte que notre civilisation deviendra réellement empathique?

Oui. Nous sommes entrés dans une ère où nous sommes connectés à l’échelle globale. Nous pouvons nous affranchir des vieilles identifications, et devenir d’authentiques Homo Empathicus, représentants de l’espèce humaine, qui est unique. A mesure que notre civilisation devient plus complexe et que nous mettons en place de nouveaux moyens de communication, nous nous ouvrons à une plus grande diversité. Dans ce cadre, nous pouvons donc cultiver l’empathie, la sociabilité et la confiance. Mais nos besoins en énergie croissent avec la complexification de notre civilisation, ce qui entraîne un vrai désordre, géopolitique notamment. Nous nous engageons ainsi dans une civilisation à la fois interdépendante et interconnectée. Nous n’avons pas d’autre choix que d’aligner son fonctionnement et ses valeurs sur ceux de l’Internet.


Bibliographie, ouvrages-clés de Jeremy Rifkin :

  • Une nouvelle conscience pour un monde en crise. Vers une civilisation de l’empathie
    Ed. Les Liens qui libèrent, 2011
  • Le rêve européen
    Ed. Fayard, 2005
  • L’âge de l’accès : la vérité sur la nouvelle économie
    Ed. La Découverte, 2000
  • La Fin du travail
    Ed. La Découverte, 1996