[PLAYERS] Raffaele Simone, le web sur le divan

Le 12 / 07 / 13 | Posté par la rédaction de SFR PLAYER
[PLAYERS] Raffaele Simone, le web sur le divan

Le linguiste Raffaele Simone décrit dans son dernier essai Pris dans la toile  les mutations de nos capacités cognitives à l’heure de la révolution numérique. Il nous en donne un aperçu. Chronique.

 Parmi les théoriciens de la Toile, on trouve deux extrêmes. La première espèce est catastrophiste : Howard Rheingold, qui dans son dernier ouvrage "Net Smart" diffuse l’idée qu’Internet nous rend meilleurs car il favorise la collaboration, la découverte et l’entente. La seconde catégorie est bien représentée par Nicholas Carr, qui a publié il y a quelques années un livre brillant intitulé "The Shallows", en référence à la superficialité qui nous guette par l’emploi intensif du Web. Dans mon dernier ouvrage "Pris dans la Toile, l’esprit au temps du web", j’ai formulé par une métaphore, un concept intermédiaire : la médiasphère est une grande acquisition, mais il faut être prudent, car ses bords coupent. L'usage intensif d'Internet peut avoir en effet des conséquences sur les structures cognitives de la personnalité. Sur ce sujet,  je voudrais proposer deux pistes qui me semblent intéressantes.

Premièrement, la Toile nous expose au risque de déstabiliser notre identité. Des recherches sur la question commencent à émerger. Selon l’une d’elles, par mail on tend à mentir plus qu’en communiquant face à face. La raison en est évidente : ceux qui communiquent par mail peuvent ne pas exister du tout. Ils se cachent derrière le mur de l’invisibilité et de l’ubiquité virtuelle. Tout le monde sait, d’autre part, que la Toile est hantée par des phénomènes de falsification et d’imposture : les fakes, les usurpations d’identités, les pseudonymes etc., qui démontrent ce fait ad abundantiam. Les philosophes et les psychanalystes savent bien que l’identité individuelle est fragile, et qu’il n’y a que l’exposition sociale (et le contrôle social, si l’on veut, aussi) qui puisse la garder compacte. Comme sur le Web ce contrôle est nul, n’importe qui peut faire et dire n’importe quoi sans que personne ne dise rien. La liberté de se créer de multiples identités est totale, c’est-à-dire que l’on peut briser le noyau fragile du soi pour le multiplier sans limites. Nul besoin d’aller chercher du côté de Pirandello ou Stevenson pour justifier cette thèse. Les buts d’une telle opération sont rarement transparents : séduire, insulter des célébrités, exprimer des jugements lourds qu’il serait impossible d’exprimer autrement, faire de la pornographie, etc. Il semble que la plupart des « commentaires » postés sur n’importe quel site (articles de journaux, blogs individuels, boutiques en ligne, etc.), soient des agressions verbales, des insultes. Le journaliste italien Enrico Mentana par exemple (je ne l’aime pas spécialement, mais il est très connu quand même) vient de fermer son site du fait de la quantité d’insultes et d’insinuations gratuites que l’on y entasse, à tout instant.

La seconde piste nous montre que le Web est un formidable multiplicateur du narcissisme. Une partie importante des opérations qu’il permet tient en effet à la manifestation du soi. Or, au moment de « poster » quoi que ce soit dans la Toile, on se sent bel et bien « auteur » (narrateur, journaliste, politique, poète, scientifique, agitateur, propagandiste, terroriste, séducteur, réalisateur, etc.) et on peut bien penser : « ça, c’est moi qui l’ai écrit ! » Il n’y aurait rien de mal dans une telle posture, si ce n’était qu’elle autorise des prétentions, des autoreprésentations et des projections, parfois fatales. Un exemple de ce fait se trouve dans l’expérience italienne du mouvement 5 Etoiles de Beppe Grillo, dont les partisans se sont formés sur et par le Web, en postant des messages et des déclarations prétendument politiques (et d’une ingénuité époustouflante). C’est à travers ces « publications » qu’une partie de ces « auteurs » se retrouvent maintenant au Parlement, sans trop bien savoir ni comment ni pourquoi. Là, le narcissiste a eu des résultats ; dans les autres cas il ne fait que gonfler le soi des amateurs et des improvisateurs...

 

Raffaele Simone est linguiste, philosophe, et professeur de linguistique à l’université Rome 3.

Son dernier livre en France est « Pris dans la toile, l’esprit aux temps du web » (Gallimard). Il a publié en 2010 « Le monstre doux » (Gallimard).

 

 

 

 

 

Crédit photo : C.Hélie / Gallimard

Propos recueillis par mail par Julien Gilbert.