[Players] Une chance pour tous

Le 17 / 04 / 12 | Posté par la rédaction de SFR PLAYER
[Players] Une chance pour tous

Rencontre avec Nicholas Negroponte, co-fondateur du MIT Media Lab et fondateur de l’ONG One Laptop per Child qui explore les possibilités des outils numériques dans le domaine de l’éducation. Ce visionnaire annonçait dès 1995 comment les nouvelles technologies allaient changer nos vies. Il livre à SFR PLAYER sa conception révolutionnaire de l’éducation et son approche humaniste du numérique.
Images : OLPC


L’avenir de l’éducation est-il entièrement numérique ?

L’éducation est morte, vive l’apprentissage. On prend le pouvoir, humainement, socialement et économiquement, en apprenant. Pour réussir dans le contexte économique mondialisé d’aujourd’hui, les enfants doivent développer leurs compétences dans quatre domaines : la créativité et l’innovation, l’analyse critique et la résolution de problèmes, la communication numérique et enfin la capacité à travailler en groupe. Autant que des bases solides en mathématiques, en sciences et en langues, le fait de savoir se servir des outils numériques est l’un des aspects fondamentaux de l’éducation au XXIe siècle. En rendant l’apprentissage plus facile, l’informatique développe les capacités cognitives des enfants. Aujourd’hui on voit que le concept de self-learning, apprendre tout seul, prend de l’importance. La clé de la connaissance est finalement le fait de savoir apprendre. Nos systèmes d’éducation passent à côté : on évalue constamment ce que nous apprenons factuellement, mais on ne se demande pas si les méthodes d’apprentissage de nos écoles donnent aux enfants les clés qui leur permettront et leur donneront envie de continuer à apprendre quand ils ne seront plus à l’école. Des initiatives comme OLPC/OTPC (One Laptop per Child/One Tablet per Child, « un ordinateur portable par enfant/une tablette par enfant »), Hole in the Wall et Udacity montrent comment on peut déconstruire l’école, et prouvent que la manière dont nous apprenons pendant les cinq premières années de notre vie va influencer ce que nous apprenons pendant les dix ou quinze ans suivants. L’enseignement primaire est l’un des plus grands problèmes dans le monde. Sur 1,5 milliard d’enfants, 100 millions ne vont pas au CP. L’école primaire est différente du collège, du lycée ou de l’université : ce n’est pas ce qu’on apprend qui compte. Il faut que la connaissance devienne une passion – apprendre à aimer apprendre. Et plus le temps passe, plus on doit se demander quel savoir nous pouvons transmettre à ces enfants, qu’ils puissent acquérir immédiatement, tout seuls. Les outils numériques sont la meilleure façon d’atteindre ce but. Donc oui, pour moi, l’avenir de l’apprentissage doit être numérique pour de nombreux enfants. On parle là de villages où personne ne sait lire, où il n’y aura pas d’instituteur avant longtemps. C’est donc la seule possibilité pour ces enfants dans l’immédiat. On ne peut pas leur demander d’attendre qu’une école puisse finalement être construite pour apprendre, ils peuvent être devenus adultes entre temps. OLPC est une solution qui peut être mise en place très rapidement et qui ne coûte pas cher.



Depuis son lancement, quel impact OLPC a eu dans le monde, en particulier sur les méthodes d’éducation ?

Il y a aujourd’hui 2,5 millions d’ordinateurs XO OLPC dans quarante pays, où on parle vingt-cinq langues différentes. C’est un projet colossal. Sur six ans, un milliard de dollars a été engagé. Dans un pays comme l’Uruguay qui a offert des ordinateurs à tous les enfants, on observe des changements sociaux de très grande magnitude. Ce qui a le plus changé, c’est la confiance donnée aux capacités des enfants, au fait qu’ils peuvent s’apprendre les uns aux autres. On voit que l’école ne doit pas simplement se charger de transférer des connaissances. Dans certains endroits, l’absentéisme atteignait 35 % ; il est maintenant proche de zéro. L’investissement des parents dans l’éducation de leurs enfants est incroyablement plus important dans les zones équipées par OLPC. Les problèmes de discipline disparaissent presque. Il y a eu beaucoup d’enquêtes sur les résultats de ce programme, mais ce n’est pas nous qui les réalisons. Je pense par ailleurs que si on doit mesurer les résultats d’un projet pour estimer son influence, c’est qu’il n’a pas été très efficace ! Quand je vois que 500 000 enfants de 6 à 12 ans, au Pérou, apprennent à leurs parents à lire et à écrire, c’est magnifique, c’est la preuve pour moi qu’OLPC est un succès. Au-delà des données chiffrées, la réussite d’OLPC se voit dans l’insertion sociale : on a pu rapprocher des individus et des communautés en les aidant à dépasser la fracture numérique et à avoir accès à l’information. Nous avons encouragé l’entrepreneuriat, en permettant aux gens de résoudre eux-mêmes leurs problèmes et en aidant à briser le cycle de la pauvreté. Le fait de confier à des enfants des ordinateurs portables, qui sont considérés comme des objets de grande valeur, fait grandir l’estime de soi, la confiance en soi et l’optimisme de ces enfants. Nous avons aussi énormément progressé, avec OLPC, dans la formation des enseignants. L’enthousiasme est contagieux : les enseignants sont motivés par la nouvelle passion pour l’apprentissage de leurs élèves et par la possibilité d’utiliser des outils du XXIe siècle dans leur salle de classe.

Vous estimez que les enfants peuvent quasiment apprendre par eux-mêmes avec le numérique. C’est bien sûr controversé : sur quoi repose votre conviction ?

Même après avoir distribué près de 3 millions d’ordinateurs, OLPC est toujours critiqué de la même manière : « Negroponte pense qu’on peut donner un ordinateur à un enfant et repartir. » J’ai tellement entendu ce refrain que j’ai fini par me dire : « Et pourquoi pas ? »La recherche nous donne des informations qui font réfléchir. Sugata Mitra, qui fait partie de notre équipe, est célèbre pour son projet Hole in the Wall. Depuis dix ans, il fait entrer des ordinateurs pour la toute première fois dans des villages reculés en Inde, et les installe dans l’espace public. Les enfants, qui n’ont jamais rien vu de tel, se réunissent autour de la machine et s’organisent d’eux-mêmes en petites communautés pour apprendre à s’en servir ensemble, sans intervention des adultes. Leurs compétences en informatique rivalisent d’ailleurs avec celles d’enfants scolarisés, qui ont reçu un enseignement dédié. Je suis optimiste, je pense que les enfants peuvent tout faire. Sugata le prouve : collectivement, ils semblent bien en être capables. Prenons la lecture. Le plus important est d’apprendre à lire. Est-ce qu’un enfant peut apprendre à lire tout seul ? Le cerveau évolue depuis un million d’années, on sait marcher et parler – c’est en nous. Si on prend un enfant quelque part, n’importe où, et qu’on l’emmène à Paris, dix mois plus tard il saura parler français, ça ne fait aucun doute. Mais ça ne marche pas de la même façon pour la lecture. Notre cerveau n’est pas encore un « cerveau lecteur ». Ceci dit, rien ne prouve qu’on ne peut apprendre à lire qu’en passant trois ans en classe, à recopier des mots et des signes phonétiques et à tracer des lettres. Il doit y avoir un moyen plus facile. C’est ce que nous essayons de prouver avec notre tout dernier projet, que nous avons lancé en janvier 2012. Nous avons commencé avec deux villages. Nous avons choisi des villages où personne ne sait lire ni écrire. L’analphabétisme est total dans un rayon de 300 kilomètres. Nous leur avons donné trente de nos nouvelles tablettes XO OTPC. Dans ces tablettes sont installés des milliers de livres pour enfants qui se lisent d’eux-mêmes, des dessins animés sous-titrés et des jeux pour apprendre la phonétique. Si on s’aperçoit que oui, les enfants peuvent apprendre à lire seuls, ça changera tout. Et cela pourra aider les 100 millions d’enfants qui ne vont pas à l’école. Je me lance dans ce projet l’esprit ouvert. C’est une expérience, et un résultat possible pourrait être : non, ça ne fonctionne pas. Il n’y a pas d’intervention humaine dans cette expérience. Mais cette restriction n’existera plus quand on en vérifiera les résultats. Après deux ans, des chercheurs formés à l’évaluation pédagogique iront dans les villages. Les enfants ne sont pas connectés à Internet mais nous sommes connectés à eux, donc nous pourrons aussi collecter des données et des éléments d’évaluation au cours de l’expérience.


Est-ce que la technologie suffit à améliorer l’accès à l’éducation dans les pays en développement ? On peut considérer qu’avant d’équiper ces communautés d’appareils de haute technologie, la priorité devrait être d’améliorer les infrastructures, le contenu de l’enseignement, la formation des enseignants…

Si vous voulez construire des écoles, former des enseignants et développer de meilleurs contenus pédagogiques, cela prend beaucoup de temps dans des endroits reculés et pour les 100 millions d’enfants qui n’ont pas d’école. One Tablet per Child est une action immédiate, qui coûte 7 centimes par jour et par enfant, tout compris (achat, connexion, maintenance etc.). Oublions ces priorités datées, dépensons 7 centimes et construisons une infrastructure en parallèle. Qu’est-ce qui nous en empêche ? On me dit que les enfants ont besoin d’eau propre, de soins, de vêtements et de nourriture plus que d’un ordinateur portable. Si on remplace « ordinateur portable » par « éducation », on ne peut plus dire la même chose. L’éducation n’est pas quelque chose qu’on peut décider de remettre à plus tard.



La plupart des technologies que vous avez décrites et prédites dans votre livre de 1995 L’Homme numérique (Robert Laffont) se sont depuis installées dans nos vies (smartphones, WiFi, fibre optique, écrans tactiles, interfaces conviviales). Vous les utilisez d’ailleurs dans votre travail pour OLPC. Y en a-t-il certaines dont le développement vous a déçu ?

Mon livre L’Homme numérique était une extrapolation, pas une prédiction. J’ai simplement extrapolé les recherches du MIT Media Lab, qui avaient de bonnes chances d’être pertinentes, et qui d’ailleurs l’étaient en grande partie. La chose dont j’attendais le plus et qui pour le coup a été à la hauteur de mes attentes est l’association de l’écran plat et des capacités tactiles. En 1984, il y avait des objets qui ressemblaient à l’iPad, mais ils étaient en noir et blanc, très chers et très fragiles car fabriqués à partir de verre. En revanche, un grand nombre d’éléments qui, à mon sens, devraient être intégrés aux appareils ne le sont pas, alors que nous en avons les moyens. De notre côté, nous avons tenté de les intégrer à nos tablettes XO. Par exemple, nous avons besoin de tablettes sur lesquelles on puisse faire varier le contraste et la brillance de l’écran. Je trouve incroyable que cela n’existe pas encore. L’iPad devrait pouvoir être un Kindle quand on le souhaite et vice-versa. Autre aspect, l’étanchéité. Vous pouvez laisser tomber la tablette XO dans l’eau et même l’utiliser sous l’eau, elle résiste à des tests jusqu’à dix mètres de profondeur. L’étanchéité est un critère trop négligé par tous les téléphones et tablettes présents sur le marché. Idem pour l’autonomie. Notre tablette consomme 1 watt quand la plupart des ordinateurs en consomment 30. Nous voulons que les enfants puissent les remonter mécaniquement. J’ai toujours rêvé de pouvoir simplement secouer mon téléphone portable pour recharger sa batterie. C’est faisable ! Et pourtant on ne le fait pas. Le manque de personnes qualifiées pour travailler sur le développement de programmes informatiques adaptés est une partie du problème. Quand mon collègue du MIT Seymour Papert a créé le langage de programmation Logo dans les années 1970, nous avions prédit qu’aujourd’hui, tous les diplômés de nos meilleures écoles seraient capables d’écrire des programmes informatiques… Cette idée est à abandonner. Programmer, résoudre des problèmes : voilà pourtant de très bons exemples d’apprentissage et de développement d’une analyse critique.

Voyez-vous une technologie "révolutionnaire" émerger dans les années futures et qui serait porteuse de potentialités réellement positives pour l’homme ?

Dans le futur, je pense que la prochaine vague de grands changements viendra du monde de la "neurobiologie synthétique" * au sens large. Appelons ça la "Silicon biologie". Attachez vos ceintures !

* La neurobiologie synthétique fait partie des grands fronts de recherche actuels au MIT Media Lab. Il s’agit du développement de neurotechnologies intelligentes dans le but de réparer des pathologies, d’augmenter nos facultés cognitives et de révéler de nouvelles clés de la condition humaine.

> Retrouvez cet entretien exclusif dans le numéro 8 du magazine SFR PLAYER "Faisons du numérique une chance"
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