[PLAYERS] Fiction, le tag fatal

Le 22 / 02 / 13 | Posté par la rédaction de SFR PLAYER
[PLAYERS] Fiction, le tag fatal

Le tag fatal

Fiction : SFR PLAYER et le magazine Usbek & Rica invitent un jeune écrivain à imaginer un avenir digital. 

Quand les outils numériques se mettent à la disposition d’un polar des plus noirs, cela donne cette nouvelle de la jeune écrivaine Cécile Collette.

Le commissaire Hades ouvrit péniblement un ? Un gong résonnait dans sa tête. Il avait trop bu la veille. C’était le réveillon. Champagne. Au début. Il avait ensuite débuté l’année 2020 à la vodka. Puis rideau noir. Les bips entendus n’étaient pas une céphalée. Au pied du lit, sa tablette numérique sonnait. L’alerte e-crime s’était déclenchée. Il était dix heures du matin. Les morts ne font pas la grasse matinée. Il vit un message de l’inspecteur Bonsergent : corps trouvé à 9 h 46 quai Voltaire, femme, 20 ans environ, décès autour de 5 heures. Probable strangulation. Secteur bouclé. À gauche de l’écran, une icône permettait d’accéder à un plan modélisé du lieu. À droite, une photo du cadavre. Hades respira un grand coup, et du bout du doigt toucha la trépassée. Cet effleurement tactile n’allait pas la ressusciter. Déjà froide, une blonde apparut en plein écran. Allongée sur le pavé, en bord de Seine. Elle ne portait qu’une robe en métal doré, en vogue cet hiver-là. Il appela Bonsergent : « J’arrive. Aucun papier ? Pas de sac ? Le légiste est sur place ? Envoyez-moi le code ADN dès que vous l’avez. »
Le temps de prendre une douche, le code était arrivé. Il espérait que la belle était dans le fichier national. Ça lui ferait gagner du temps. Il prit une aspirine et entra le code dans le fichier des empreintes génétiques. Bingo ! La fille avait acheté un gramme d’euphoria en 2018, et s’était fait pincer par les stups. Elle s’appelait Marie Dufleuve. Ironie macabre. Elle habitait Paris, étudiante, 22 ans. Il prit sa tablette et monta dans un taxi.À tout hasard, il appela en chemin le numéro de portable mentionné. Après de longues secondes, une voix d’outre-tombe répondit. Hades eut froid dans le dos. 
– Marie ? 
– Non, c’est Deborah. Bonne année ! Ladite Deborah semblait encore ivre. 
– C’est la police. Pourquoi avez-vous ce téléphone ?
– Je suis la colocataire de Marie. Elle a oublié son portable hier en partant à la fête, elle l’a confondu avec sa carte Vitale. Moi je suis restée à la maison avec des copains. Elle n’est pas là.
– Quelle fête ? Elle est partie à quelle heure ? Avec qui ?
– La soirée sur le pont des Arts. Elle a bougé toute seule vers 23 heures, rejoindre un type. Qu’est-ce qu’il se passe ?
– Une sale affaire. Je vous rappelle plus tard. Hades arrivait quai Voltaire. Il attendait d’en savoir plus. Sa migraine ne passait pas. La police scientifique était là. Bonsergent vint à sa rencontre. Hades eut un haut-le-coeur. Vodka. 
– Bon, qu’est-ce qu’on a ? Apparemment la fille a passé le réveillon sur le pont des Arts, à quatre cents mètres.
– D’après les premières analyses, elle a été étranglée et a chuté sur le quai. Cervicales brisées. On n’a rien trouvé aux alentours. Faut remonter la piste aux indices jusqu’au pont. Cette perspective épuisait déjà Hades. Il s’assit et alluma sa tablette.
– Trop fastidieux. D’abord, on va voir si Marie a été taguée sur des photos en ligne. 
Il sonda tous les réseaux sociaux. Rien. Il chercha à partir du code IR (immediate response) du pont des Arts, un tag passif capté par des centaines de e-phones durant le réveillon. Le résultat fut immédiat : quatre mille photos. Il resserra sa recherche sur la tranche horaire minuit-5 heures. Il restait deux mille photos. Il regarda le corps de Marie, sur la civière. 
– Attendez, elle doit avoir un code IR, sa robe ! 
Il s’approcha du cadavre. En une seconde, sa tablette authentifia le code. Il chercha les photos ayant tagué automatiquement le vêtement. Trente photos, prises durant la fête. Trois filles avaient la même robe. Elles ont dû se détester, pensa Hades. Il repéra Marie, la seule blonde. On la voyait danser face au DJ, ses cheveux créant un halo. Il remarqua que le morceau du DJ, diffusé à partir de son lecteur SonoZ, avait aussi déclenché un tag.Dans le coin d’une autre photo, il distingua, au milieu d’une foule hébétée, Marie qui parlait au DJ. Hades eut un pressentiment. Le corps de Marie partait à la morgue pour son autopsie.Soudain une photo fut déposée sur Instantanix. On y voyait un couple de Japonais sur le tram fluvial, celui de 5 heures du matin. Les codes IR de la robe et du SonoZ avaient déclenché un tag. Hades zooma en touchant sa tablette. En arrière-plan, sur le parapet du quai, on distinguait le DJ en train d’embrasser Marie. Mais en règlant les contrastes, on remarquait ses mains étreignant sa gorge. Hades dit à ses hommes de pister immédiatement le DJ. Il était midi et demie. Il pensa alors à ce tube de son enfance, « Last Night a DJ Saved My Life », et se dit que l’époque avait changé. Il prit une autre aspirine et alla se recoucher.

Texte : Cécile Collette

A propos de l'auteur : 

Née en 1981, Cécile Collette est une journaliste tout terrain capable de réaliser des reportages télé pour Arte sur l'assassinat de Pasolini ou d'écrire une brève histoire de la torture pour le magazine Usbek & Rica. Elle publiera son premier livre, La violence, en mars prochain, dans la nouvelle collection "le monde expliqué aux vieux" coéditée par 10 / 18 et Usbek & Rica.


Illustration Marie-Laure Cruschi