[Players] "Mèmes" et humour : les armes de l’Internet chinois

Le 03 / 01 / 13 | Posté par la rédaction de SFR PLAYER
[Players] "Mèmes" et humour : les armes de l’Internet chinois

En Chine où les médias officiels tiennent d’une main de fer la bride de l’information, l’Internet et les réseaux sociaux sont aujourd’hui devenus le champ d’une vaste bataille pour débattre et imaginer la société chinoise de demain. Ici, censeurs et internautes se livrent à un chassé-croisé où chacun prend bien garde de ne pas se laisser découvrir. Peut-être les véritables héros de cette guerre de l’information sont alors de simples photos truquées de crabes et de lamas. Appelées mèmes, ces blagues numériques d’apparence bien souvent inoffensive font chaque jour le tour de la Toile chinoise, portant en elles toute la subversion d’internautes aspirant à plus de liberté pour leur peuple. Une chronique exclusive de Clément Renaud*

Avant de le connaître, je m’imaginais l’Internet chinois comme une vaste place déserte encerclée par des barbelés où seules circulent des photos du président en voyage. Et pour cause, l’ombre de la censure pèse lourdement sur la Toile chinoise. Le Great Firewall, un système de surveillance géant, interdit l’accès à tout site jugé infréquentable par le gouvernement de Pékin. Le plus grand projet d'ingénierie jamais mis au service de la propagande filtre chaque mot-clé parvenant sur la Toile. Pourtant en regardant de plus près, on se rend vite compte que cette Grande Muraille prend l’eau de toutes parts et que les innombrables recoins de la Toile chinoise regorgent d’étranges habitants, aussi variés qu'intéressants.

La mémoire d’un pays, d’un peuple ou d’un groupe se compose d’un amas de bribes entendues, vues et vécues ensemble. Au sein de chaque culture se cachent d’innombrables instants et objets, devenus coutumiers à travers des âges. Chansons, histoires, légendes, icônes... les mèmes se propagent de groupe en groupe et forme peu à peu notre mémoire commune. Petits êtres sociaux qui voyagent à travers le temps, les mèmes d’aujourd’hui sont résolument modernes. Ils se baladent bien souvent sur la Toile sous forme de truquages photos ou de courtes vidéos comiques. Ces blagues douteuses pour ados attardés portent pourtant un pouvoir fédérateur unique. Ils créent, en se propageant, un élément commun entre des personnes inconnues, dépassant les frontières et les barrières traditionnelles.

Dans un pays comme la Chine où toute tentative directe de subversion aboutit à la suppression de la page dans les heures qui suivent, les internautes chinois ont donc choisi l’humour pour permettre à leurs idées de se frayer un espace. Revêtant leurs masques de chat, ils sont des millions à être devenus spécialistes dans la publication de jeux de mots, chansonnettes débiles et petites vidéos d’animaux, comme autant de couperets cinglants, conçus sur mesure pour tailler des costards aux officiels trop pompeux de Pékin.

Début 2010, alors que pleuvaient les longs discours pieux du Parti sur l’harmonie de la nouvelle société (en chinois hexie), on a vu apparaître en ligne des essaims de crabes de rivière (se prononçant également hexie) couverts de chaînes en or criant : “Vive l’harmonie” au volant de leur limousine. Devenus aujourd’hui une image vivante de la corruption des hauts dignitaires du Parti, on croise régulièrement dans les commentaires d’un article officiel un petit crabe de rivière, comme un petit rappel posté par un lecteur.

Dans l’immensité de la Toile Chinoise, une simple blague Photoshop peut rapidement se transformer en un mème et il n’est pas rare qu’une simple vidéo reçoivent plusieurs millions de commentaires en quelques heures. Si ces buzz peuvent d’abord sembler dérisoires, ils offrent néanmoins des occasions inédites d’échanges, de partages et de discussions dans l’espace clos des médias traditionnels chinois. Comme le dit l'artiste et chercheuse américaine An Xiao Mina, “les mèmes sont un peu comme le street art de l’Internet en Chine”. Comme un bon vieux tag “Ras-le-bol” posé sur le Grand Mur qui sépare encore la Toile chinoise du reste du monde.

* Clément Renaud chercheur, designer, journaliste, développeur… bref un véritable touche à tout spécialiste de la Toile chinoise. Résidant depuis plusieurs années à Shanghai, il s’intéresse tout particulièrement à l’impact des réseaux sociaux sur la société et notamment sur l’espace urbain. Il travaille actuellement à la création d’un laboratoire indépendant de recherche (lab.sharism.org) fondé avec plusieurs bloggeurs et activistes de l’Internet en Chine. Il a signé de nombreux papiers pour la presse française.